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mardi 20 novembre 2012

Œillères

J'ai beau écrire chaque jour, les courtes perspectives de mon quotidien depuis deux mois bornent ma pensée : je suis devenue la preuve vivante que la vie isolée réduit le cerveau comme un raisin sec. Je m'en suis rendu compte ce weekend lorsque, retrouvant mon amoureux à Marrakech, j'ai passé la moitié de notre dîner de retrouvailles à lui décrire les incroyables faits et gestes de Sakapuss, et l'autre à m'épancher sur la catastrophe insurmontable qu'est la fermeture du restaurant en bas de ma rue.

Le séjour touche à sa fin et c'est un soulagement. Je suis lassée d'être la seule femme dans un monde d'hommes. Mon courage s'est usé aux regards incessants.
Je suis montée au village aujourd'hui, les yeux baissés pour adoucir l'épreuve. Que les femmes portent le voile m'est indifférent ; mais que pas une seule ne s'autorise, comme tous ces hommes oisifs qui m'environnent, à prendre le thé à la terrasse d'un café, ou à se restaurer entre deux courses d'un œuf aux épices sur une table de comptoir, c'est ce que je ne peux pas comprendre. Où sont-elles ? Qui sont-elles ? Ici comme en Syrie, je n'ai pu en approcher une seule. Que c'est étrange d'être une femme, dans des rues où seuls les hommes existent.


samedi 10 novembre 2012

Couscous sansass


Une fois n'est pas coutume, je vais parler gastronomie.

Brahim, le serveur de la Sultana, a la plus délicieuse manière de me demander pardon depuis que, il y a trois semaines, il m'a branchée avec un chauffeur peu fiable pour aller à Casablanca : il m'apporte régulièrement des brochettes, des tajines et, aujourd'hui, un couscous assez grand pour contenter quinze convives. J'ai dû faire plusieurs pauses pour le porter dans les escaliers qui mènent à chez moi.

J'ai pris l'habitude de ne prendre que deux repas par jour et à l'heure du déjeuner, je n'ai pas faim. En revanche, les chats sont alléchés : à peine le plat posé sur la table de la terrasse et je découvre, tout autour de moi, perchés sur les murs, cinq paires d'yeux qui me fixent tandis que, seul admis dans mon patio, Sakapuss s'époumone d'impatience. C'est le genre de situations où je le mets à la porte.

Je pique une fourchette dans le plat... et vais me chercher une assiette et des couverts.
Je n'ai jamais mangé de couscous aussi bon. La viande de bœuf est tendre, grasse, comme cuite au pot-au-feu ; la chair des légumes fond sur la langue tandis que la peau est croquante ; surtout, la semoule est extraordinairement moelleuse, beurrée, parfumée par la patate douce. J'en ronronne de plaisir. C'est donc ça, le goût du vrai couscous !
- Ah, Sakapuss ! dis-je au chat qui, comme toujours quand je le met à la porte, est revenu par le balcon. Rien que pour goûter ça, ça vaut la peine d'être humain.

Dommage que je n'aie personne avec qui le partager...

lundi 5 novembre 2012

Solitudine

Cela fait six mois que je voyage. Mes yeux se sont habitués aux horizons vastes, mes oreilles à percevoir les échos du lointain et le temps semble chaque jour s'allonger davantage.

La vie à Oualidia est calme, faite de peu de divertissements et de beaucoup de songes. Je ne regarde plus ma montre : c'est le soleil qui me dit mon programme. Je sais quel mois nous sommes mais j'ignore quel jour, et c'est lorsque je vais parler à mes amis sur Facebook que je me rends compte qu'il existe encore des lundi et des dimanche.

La solitude aussi est devenue une habitude. Une manière d'être à soi-même nourriture et compagnon. C'est une impression étrange, quand on vit dans un village où on ne connaît personne, de se dire que la maison si familière est familière pour soi seule. C'est encore plus étrange, puisque je vis dans une résidence de maisons de vacances, de se dire que ce qui pour moi existe tous les jours depuis un mois, les allées de fleurs, les multiples chats à qui j'ai donné des noms, les hirondelles qui au crépuscule se rafraîchissent dans la piscine et le roulement lointain de la mer, sont pour les autres un événement d'une semaine.

Moi seule connaît ma réalité. C'est une forme de solitude dont je n'avais encore jamais fait l'expérience.

dimanche 28 octobre 2012

Sakapuss

Dans ma solitude, je me suis prise d'amour pour un chaton famélique, le plus laid de tous ceux qui traînent à la résidence, le poil noir chiné comme une barbe de grand-père, taré et envahissant. Il est insatiable de câlins et me suit partout, un vrai chien dans une peau de chat. Je l'ai baptisé Sakapuss, diminutif Sakaptitpuss ou Cochonou.

Nous avons une relation capricieuse : quand les bruits de porte qui grince qu'il fait au lieu de miauler finissent par me fatiguer, je le mets à la porte et il revient par le balcon ; quand j'ai mis un sac entier de gras de boeuf de côté pour lui, il disparaît pendant une semaine ; je le cherche partout éplorée, je finis par le croire mort ; il réapparaît affamé alors que j'ai jeté le sac de viande. Je le prends dans mes bras, je le cajole, je lui parle : il est mon seul compagnon, il m'a tellement manqué ! Ronronnant, il me grimpe dessus, n'en finit pas de faire des tours sur mes genoux, geint dès que j'arrête de le caresser et m'empêche de travailler. Je l'attrape et le balance dehors... il revient par le balcon... Je crois bien que c'est de ma faute s'il est taré.

Hier, j'ai voulu lui faire découvrir les merveilles de la nature en lui montrant une énorme sauterelle ailée. Il n'en a fait qu'une bouchée.

mercredi 24 octobre 2012

Une personne à connaître

Cela fait bientôt un mois que je vis à Oualidia. Le village est si petit que les noms ne sont pas nécessaires : il suffit de désigner les gens par "Brahim qui travaille à la Sultana", "Jalal qui aime Barry white", "Hamid aux lunettes oranges" et tout le monde verra de qui vous parlez.

"Mustafa qui vit dans la grotte" est le plus connu. Il ne vit pas vraiment dans la grotte : il y passe ses journées à pêcher et à offrir le thé aux touristes dans son antre décorée de tapis élimés. Par leur bakchich, les touristes lui fournissent en un après-midi assez pour bien vivre un mois. Il a trois enfants en bas âge, et une grande fille égarée dans les prisons de France, fruit d'une aventure avec une touriste. Il va nu pied lorsqu'il ne roule sur une de ces mobylettes décarcassées, laissée pour morte chez un garagiste d'Occident et qui vit ici encore vingt pétaradantes années de rafistolage aux bouts de ficelle. Où que je le croise, il trouve toujours le moyen de dégotter un plateau, quelques verres et une théière pleine d'un thé à la menthe brûlant. Il n'a plus beaucoup de dents, mais il parle volontiers, avec un appétit de vivre mêlé à un sens critique aiguisé.

Il a promis de me présenter l'écrivain du village et de m'apporter un poulpe quand il en trouvera un. Il est aussi guérisseur, fait des massages aux pierres réchauffées sur son butagaz. Bref il fait tout, sait tout : Mustafa des grottes est le VIP de Oualidia, et c'est mon ami. Il faut dire que mon amoureux lui a donné, lors de son passage, un sacré bakchich.

mardi 23 octobre 2012

Poignard festif

C'est bientôt l'Aïd et le "patelin" de Oualidia, comme ses habitants le qualifient, est en effervescence. De vénérables moutons attendent en troupeau, au coin des rues, d'être vendus à un père de famille sacrificateur. Ils coûtent 2 ou 3000 dirhams : on s'endette toute l'année pour l'acheter, et il fournira bien des méchoui pour six mois. Brahim, grâce à son salaire de serveur dans un hôtel chic, a acheté la catégorie au-dessus : une vache. Il a soit une très grande famille, soit un très grand congélateur, observe mon amoureux qui est venu me rendre visite.

C'est bombance pour les mouches et les chats : le boucher a sorti ses viandes et la rue est décorée des carcasses qui pendent aux crocs, piquées de bouquets de persil. Les clients coupent le morceau de leur choix sur un coin du comptoir. En revanche, pour moi c'est carême : plus de viande aux restaurants - et for that matter plus de poissons non plus, car depuis deux jours la mer est démontée et aucun pêcheur ne s'y risque.

On a sorti la meule sur le trottoir, et le cri des poignards et des haches qu'on aiguise couvre le bruit des voitures. La télévision passe des scènes de bêtes qu'on égorge et de flots de sang qui repeignent les trottoirs.

Vendredi, Oualidia sera rouge.

mercredi 17 octobre 2012

Humilité

Après trois semaines de ciel invariable, les nuages sont tombés sur la lagune. La mer agitée s'entend de loin : elle monte, redessinant la géographie de la plage aux pêcheurs. Brume au sol, éclats de bleu et de lumière au loin. La plage est déserte. Les silhouettes deviennent spectre. Demain il pleuvra : majesté de la nature qui se prépare à éclater.

Tombée du haut du village, la voix du muezzin perce l'air ouaté. Une voiture s'arrête, un vieil homme en djellaba monte sur le trottoir. Il enlève ses chaussures ; et pieds, mains et front sur le pavement sablonneux, se met à prier. Je ne connais rien de plus doux que la prière murmurée de ce vieillard, tête baissée sous son bonnet blanc.

jeudi 11 octobre 2012

Jours heureux


En descendant sur la plage aux bateaux je me dis : chez les pêcheurs, la vie ne change pas. Toujours ces silhouettes noires des chaloupes face à la mer amenuisée de rochers. Et ces vagues au rythme sempiternel. Les hommes qui sur les épaules portent le poids de leur embarcation, mise à la mer, remontée sur la terre.

Je m'installe au "restaurant" - trois parasols, des chaises en plastique qui s'enfoncent dans le sable, à côté d'un barbecue de fortune où les pêcheurs vous vendent et font cuire leur pêche du jour. Rouget, soles, crabe, sardines, loups, araignées de mer. Et le pêcheur me dit :
- ça fait loooongtemps que vous n'êtes pas venue !
- Trois, quatre jours seulement, lui fais-je observer.
- Ah ! Mais pour nous les jours se ressemblent tous, c'est la même routine...

Seuls les autres convives changent. Il y a une semaine c'était encore des touristes. Maintenant ce sont des familles : deux ou trois femmes voilées, et un homme. Les femmes sont mères, sœurs, tantes. Les hommes sont hommes. Mais le voile ici n'a rien à voir avec celui de Syrie. C'est autant une coquetterie qu'une pudeur. Les femmes de Oualidia se baignent tout habillées, mais donnent à leur compagnon des conseils pour son entretien d'embauche. Elles vous regardent avec une ironie gentille. Les syriennes semblaient vous demander pardon d'exister.


Pour moi non plus la vie ne change pas : j'écris trois heures le matin, deux heures le soir, et mon livre avance à un rythme de croisière. À déjeuner je sors et vais manger un tajine en haut au village, ou une araignée de mer en bas chez les pêcheurs, ou une omelette au bar de la résidence. Je rêvasse un peu, je fais mon heure de piscine - quatre brasses, quatre crawl, quatre dos crawlés - puis je rentre tirer ma chaise jusqu'à ma table. Le soleil se couche face à moi à 18h30. Alors je me prépare une salade et je regarde un film tiré au hasard dans la pile que j'ai apportée.

Hier, c'était Le Monde du silence. Ça correspond assez bien à ma réalité.

Et je dois ajouter, bien que ce blog ne soit pas conçu pour les confidences (mais comme personne ne le lit, j'en fais ce que je veux !), que je n'ai jamais été aussi pleinement heureuse, épanouie et confiante de mes vingt-six ans de vie.

Inch'Allah, macha'Allah, ça durera.

vendredi 5 octobre 2012

Les vivants et les mollusques

Les fruits de la mer, c'est bon, mais on s'en dégoute étonnamment vite. Les huîtres qu'on tue par quelques gouttes de citron, c'est un délice ; les oursins qu'on défonce aux ciseaux pour recueillir leurs œufs, c'est à se damner. Mais quand les couteaux, ces mollusques jaunes et visqueux coincés entre deux lamelles de coquillage, résistent au citron, à la lame et, après l'huile bouillante, vous font encore des bruits de bouche, des "blurps" visqueux et des bavements de langue dans la casserole, vous mettez tout à la poubelle ; mettez la poubelle, avec son odeur de marée basse, bien loin de vous à la décharge ; et allez vous acheter un chawarma bien mort avec portion extra de frites.

lundi 1 octobre 2012

Un autre quotidien

La coriandre, qui n'a jamais le même goût d'un pays à l'autre, a ici une saveur grasse et une odeur capiteuse de femme. La menthe, achetée en bottes énormes d'interminables tiges, se fourre jusqu'à ras-bord dans la théière en fer blanc. Une cuillerée de thé vert en-dessous, un "lingot" de sucre au-dessus, de l'eau frémissante : le thé à la menthe, bonbon liquide, accompagne la journée. Sur l'étal terreux du primeur, les pommes sont cabossées, les carottes tordues, les pommes de terre germées ; quand on y croque, on se reproche d'avoir laissé Paris nous faire oublier combien ces choses-là ont du goût.

Comme au Brésil, il faut tout nettoyer, fermer, protéger : les fourmis, pour un petit raisin tombé par terre, ont vite fait d'en faire le nouveau rond-point de leurs files indiennes.

Le vent du matin apporte jusque sur la terrasse l'odeur de la marée. Au loin, sur le banc de sable qui émerge de la lagune, une silhouette de pêcheur dérange les oiseaux, à la recherche des palourdes que si on veut, on ira lui acheter tout à l'heure.



Arrivée à Oualidia

Partir provoque toujours, à des degrés divers, le vertige. On s'étonne d'être parvenu à s'arracher au quotidien, à la famille, aux amis, à l'amour pour prendre cet avion qui, en quelques heures, nous dépose loin de tout - et il n'y a plus de retour possible avant de longues semaines. On regarde autour de soi et rien n'est familier. On se demande ce qu'on fait là, on ne sait plus trop pourquoi on est parti, on est encore un peu incrédule. Et la solitude tant désirée nous attrape à la gorge. C'est la vie sans filet, sans l'homme auprès duquel on aime s'endormir, sans les repères qui gardent du danger, sans les habitudes qui rendent les jours coulants.

Et puis la vie va se construire, ici comme ailleurs ; on va s'attacher ; les repères, et les habitudes, vont être pris. Quand il faudra rentrer, nos rêves seront longtemps hantés par cet embryon de vie germé ailleurs. On se demandera pourquoi on est rentré. On se jurera de repartir.

lundi 13 août 2012

Ilha do Marajó, au bout du bout

Je suis partie pour Marajó, plus grande île deltaïque du monde paraît-il (elle a la taille de la Suisse), à trois heures en bateau de Belem. L'île ne compte que quatre véritables villes, de 10 à 20 000 habitants. Le reste est aux fazendas et au matto - la brousse, la forêt primaire, amas désordonné d'espèces végétales mangées par les chenilles et les termites, et habitées par les chants d'oiseaux inconnus.

Je suis d'abord allée à Joanes, village de pêcheurs où la plage est aux poissons morts et aux urubu (charognards). Aux premiers pas dans l'eau, on est dans le fleuve. A la première brasse, c'est la mer. Le mélange des deux eaux, douce et salée, tue tous les poissons qui se trompent d'appartenance. On ne se baigne pas, d'abord parce que le courant est fort, et puis parce que le sable est infesté de raies qui vous transpercent le pied de leur dard.
Une seule rue, vide ; le mercado vend un œuf et trois tomates pourries ; un haut-parleur diffuse en permanence de la musique ; un cheval passe. Un groupe de buffles, énormes, noirs charbon, cornus, occupe la route. Il faut se résoudre à passer parmi eux. Ils s'écartent, indifférents.


 Joanes


Salvaterra, plus haut le long de la côte, est plus peuplée. Il y a un peu plus de goudron dans les rues, plutôt que la terre rouge de Joanes. À nouveau des chevaux en liberté - une jument et son poulain, la mère bien droite précédant l'enfant, tous deux remontant la rue comme s'ils savaient où ils vont. Ce sont les élections municipales et chaque maison annonce son candidat favori par son numéro ("aqui é 17"), inscrit sur un drapeau ou peint sur la façade. Dans la rue principale, celle qui forme une ligne continue du petit port de l'île à Joanes, puis Salvaterra, puis Soure, la capitale, des voitures peinturlurées, les baffles à fond, diffusent des tubes dont les paroles ont été revisitées pour vanter le bien que le numéro 17, ou 45, ou 32 veut pour Salvaterra ("eu quero ver Salvaterra prosperar, eu quero ver Salvaterra ser feliz"). À la sortie de la boulangerie, une chèvre, clocharde du cru, réclame sa dîme de pain au sucre.



Et puis enfin Soure, capitale de rues vides, en sieste perpétuelle, seulement interrompue par le surgissement de buffles pourchassés par des cavaliers montés à cru.
Mon hôtel est complément vide, et depuis si longtemps que les araignées ont tissé leurs toiles dans les draps. Il y a, comme dans toutes les pièces de toutes les habitations d'Amazonie, des crochets pour le hamac. J'accroche le mien, me met un bandeau sur les oreilles pour les protéger des fourmis géantes qui mangent la porte de la salle de bain, referme sur moi la laine rugueuse de ma maison portative.



C'est la fin du voyage : dans quelques jours, retour à Belem, puis Rio, puis Paris. Dans mon hamac, les écouteurs vissés aux oreilles pour couvrir les rythmes zouc que le voisin écoute à fond, je fais le bilan non seulement des trois semaines à descendre l'Amazone, mais aussi des deux mois passés à Rio.

Si j'avais su j'aurais sûrement fait l'inverse et passé le plus de temps possible en Amazonie. Mais trois mois fut une bonne durée totale, car j'arrive à une certaine lassitude de ce pays où la culture de masse - faite de football, de consommation dopée aux crédits, de novellas qui à 21h réunissent tout le monde (même à Joanes) devant la télévision, de MPB que les baffles des voitures et des maisons diffusent à longueur de journée - prend toute la place, empâte tout de son conformisme, même là où on croirait trouver une culture locale plus élaborée. Et s'il faut ajouter à cela la mentalité insulaire des habitants des anciennes villes à caoutchouc, Manaus ou Belem, anciens eldorados autosuffisants devenus provinces délaissées, qui les rend rétifs à ce qui est inconnu...

J'ai pu mesurer, pendant ce voyage, combien j'appartiens à la culture humaniste européenne et ne pourrais vivre longtemps loin d'elle. J'ai mesuré ma chance de naître dans un pays possédant une culture millénaire qui continue, bon an mal an, de passer de génération en génération, donnant à ses enfants le goût des choses immatérielles et lui enseignant l'art de donner au quotidien de la douceur et de la délicatesse. Une civilisation et un environnement que le temps a si bien frottés l'un contre l'autre qu'ils ont fini par se fondre l'un dans l'autre plutôt que de se faire la guerre, comme ici. L'usage du monde, comme dit Nicolas Bouvier : formule ambigüe, mais qui se comprend, dans le Nouveau Monde, a contrario.

La violence de mon jugement sur le Brésil, qu'il soit complètement erroné ou non, a ceci de vrai qu'il révèle un trait grandissant de mon caractère. Plus le temps passe et plus j'aime le dépouillement. Je suis partie de France en vendant mes meubles et mes habits, heureuse de me sentir suffisamment légère pour être guidée par le vent. Je ne comprends pas le besoin d'accumuler, de transformer chez soi en magasin d'électroménager (je pense à ma logeuse de Belem, dont les placards craquent de toutes sortes d'appareils qu'elle garde précieusement dans leurs boîtes), de créer des nids à poussière à force de babioles censément décoratives ou de garder indéfiniment ce qu'on n'utilise pas. Je hais la consommation et ce qu'elle implique - la vacuité intellectuelle du matérialisme, la suprématie sociale du mercantilisme, la boulimie d'objets qui révèle le vide intérieur, la docilité aux manipulations publicitaires. J'aime que les choses se réduisent à l'essentiel. Or, le Brésil est en plein dans la fièvre acheteuse des pays enfin en croissance après avoir été longtemps en berne. On ne peut pas se comprendre.
En Amazonie, Levi-Strauss en poche, je regarde le trait noir d'une pirogue, conduite à la rame par une femme et sa fille, quitter la maison de bois encadrée de jungle et glisser silencieusement sur l'eau argentée - mais je suis sur un énorme bateau qui avale les kilomètres du fleuve en y rejetant ses eaux sales, qui couvre le bruit de ses moteurs par une musique diffusée au maximum, et dont les passagers transportent ces nouveaux objets fabuleux, machines, appareils électroniques, qui donneront à leur vie, pensent-il, ce qui lui manque.


Salvaterra

Soure

Salvaterra

lundi 6 août 2012

Descente de l'amazone en bateau

La descente de l'Amazone a pris fin hier matin, à l'aube, avec l'arrivée à Belem - malade. Une semaine de hamac, de lecture et de contemplation de la forêt qui défile, dans des bateaux bondés où on renonce vite à faire respecter la notion d'espace privé et à se sentir propre.


Le trajet Manaus-Santarem, 2 jours et 1 nuit dans un petit bateau de trois étages (petit en comparaison de celui que je devais prendre pour Santarem-Belem), s'était merveilleusement bien passé. Mon billet, acheté à l'avance au port, indiquait un départ à 7h du matin. J'arrivais à 5h pour installer mon hamac. Le gros des passagers arriva à 10h et le bateau partit à midi. Mais j'étais dans mon hamac, avec Levi-Strauss sur le ventre : j'étais parée pour que le temps ralentisse.



Pendant une grande partie du chemin jusqu'à Santarem, j'avais pour voisins, à ma droite, une de ces petites veilles édentées et souriantes, buste épais sur maigres jambes. Elle avait apporté ses timbales en fer-blanc dans un panier en osier et, assise par terre sous son hamac à dentelles menthe à l'eau, se préparait de petits plats toute la journée. Car la nourriture sur le bateau est non seulement mauvaise, mais répétitive : viande ou poulet, accompagné du quatuor inséparable farofa, feijão, pâtes et riz. À ma gauche, une famille indigène de quatre enfants avait savamment placé ses hamacs les uns au-dessus des autres. Ils transportaient avec eux un monceau de bagages, une machine à laver et une chaîne hi-fi. La plupart des passagers étaient ainsi chargés. J'ai appris plus tard que c'est parce que Manaus est une "ville franche", sans taxes : toute l'Amazonie y vient faire ses gros achats.


Le dernier des enfants de mes voisins avait juste un an. Il était nourri au sein par sa mère et j'aurais pu prendre des milliers de photos de ces scènes où la jeune femme, entourée du flot de ses cheveux noirs, s'endormait dans le hamac avec, accroché à son sein, le petit bonhomme aux yeux vifs. Je n'ai jamais vu un enfant habité d'une telle joie de vivre. Il raffolait des pommes, craquait leur peau de sa bouche sans dents pour sucer le suc, s'en mettait partout, et lorsqu'un de ses frères passait près de lui, s'accrochait à son cou pour l'embrasser de sa figure barbouillée. Quand il sortait de la douche dans les bras de sa mère, on entendait de loin la cascade de son rire et on voyait son petit visage hilare arriver, enveloppé dans la capuche de son peignoir miniature. Parfois je le trouvais endormi dans mon hamac : en mon absence, ce dernier servait de lit d'appoint à la famille nombreuse.


Après deux jours à terre, le second voyage, Santarem-Belem, a été plus pénible : 3 jours et 2 nuits dans un énorme bateau qui allait si vite que le vent faisait constamment battre le hamac comme une voile. La feijoada réchauffée a fini par m'intoxiquer, ou peut-être ce fut le litre d'açaï pur que j'achetais aux amerindiens entrés en douce dans le bateau. En tous cas, mes deux premières journées à Belem se sont passées au lit. Mais il y avait, depuis le toit du bateau, une vue incroyable ; et comme nous empruntions des canaux plus étroits de l'Amazone, on voyait enfin de près la forêt et ses habitants - cueilleurs d'açaï et pêcheurs qui, quittant leur petite maison de bois au bord de l'eau, s'approchaient en pirogue de notre énorme embarcation - pour voir, ou pour récolter les sacs d'habits que les passagers leur jetaient, ou pour, au péril de leur vie, hameçonner une des bouées du bateau, y amarrer leur frêle barque et grimper pour vendre à la sauvette des sacs de crevette ou d'açaï.


J'ai eu durant ce voyage aux horizons immenses des moments de vaste solitude et de bonheur. Et je comprends Levi-Strauss qui s'est donné tant de mal, et qui a si peu réussi à narrer les couchers de soleil ; car c'est un spectacle qu'on voudrait partager, tantôt impérial, tantôt d'une délicatesse de dentelle, lorsque le soleil couchant n'éclaire les nuages que par le liseré de leur bordure. Et quels nuages, que l'horizon plat laisse voir tout entiers dans leurs volutes et leurs folles architectures ! Tantôt coups de torchon sur la peinture fraîche du ciel, tantôt ombres portées des frondaisons... Mais voilà que je m'y met aussi ! Une photo devrait suffire.


Ce voyage provoque aussi un sentiment récurrent de frustration. On voudrait s'y perdre, n'avoir aucune limite de temps, d'argent, de langue. J'aurais pu rester des mois à Santarem ; m'installer dans une des maisons sans mur d'Alter do Chao ; j'aimerais qu'on accoste et qu'on me laisse explorer ce village dont j'ignore le nom, bande de sable roux où jouent des enfants, où la rue principale est encore du sable qui va se perdre dans la forêt ; et, sur un coup de tête, descendre à Gurupa, village de maisons sur pilotis coincé entre l'immensité de la jungle et l'immensité du fleuve ; y prendre une chambre au petit hôtel Malibu à façade vert pâle et moi aussi, à l'aube, partir pêcher dans une de ces longues barques à moteur pétaradant. Et m'enfoncer dans la forêt, au gré des rencontres et des découvertes ; dans les grottes de Monte Allegre, voir les peintures rupestres. Perdre la notion du temps et parvenir peut-être à comprendre ce que c'est que cette vie que je vois et que je ne parviens pas à m'imaginer, isolée comme on l'est nulle part ailleurs dans le monde, infinie et bornée en même temps, anachronique, faite de peu, au cœur d'une nature prolifique.


jeudi 2 août 2012

L'art de tuer les poissons

Revenue d'alter do chao - village où les maisons n'ont pas de murs, où dans les rues les charognards paissent, et dont l'intérêt touristique, outre son incroyable coopérative d'artisanat indigène, tient à une bande de sable blanc émergeant du fleuve, plage d'autant plus paradisiaque qu'il n'y a aucun touriste - je me promène dans l'atmosphère méditerranéenne du Santarem nocturne. Le cireur de chaussure, habillé aussi bien qu'un banquier de New York, passe en chantonnant, son trépied sur l'épaule. Les coffres ouverts dévoilent d'énormes basses rétroéclairées d'où sort du forró ou de la pop américaine. De petits coussins que les marchands ambulants ont installés sur le sol de la
promenade permettent aux promeneurs de s'asseoir un moment pour déguster une bière Skol ou une agua de côco.

Sur la jetée, des jeunes hommes pêchent tandis que les filles, assises les pieds dans l'eau, discutent. En fait de canne ils n'ont qu'une bobine d'un fil qu'ils font tourner comme un lasso avant de le jeter dans l'Amazone. Au-dessus de leur tête, la lune, petite. Face à eux, le mur absolument noir du fleuve et de la nuit, indiscernables l'un de l'autre.

Poétique ? La pêche est bonne et multiple. Lorsque le fil tire, d'un geste, les pêcheurs font passer le poisson par-dessus leur épaule et le laissent tomber derrière eux, sur la jetée, parmi ses semblables. Il bat le bois de sa nageoire, avec violence, décole, retombe. On vient lui retirer, avec une pince, l'hameçon. À certains on coupe les nageoires tranchantes, qu'on rend au fleuve en les faisant tomber à travers les lattes de la jetée. Puis on laisse les poissons à nouveau. Ils saignent désormais, ne sautent plus, mais leurs bronchies s'ouvrent et se referment largement.

À côté de moi un petit garçon vient s'asseoir. Il tient dans ses mains un grand verre en plastique où nage, dans un fond d'eau, un petit poisson. Il se met à serrer les parois du verre, se rend compte que l'eau fuit, pose le verre à côté de moi, disparaît. Du moins voilà un poisson qui peut encore respirer !

Le petit revient, attrape le poisson par sa nageoire, lui pince la mâchoire et tire dessus. Il me montre le poisson ainsi écartelé. "c'est fragile, il faut être gentil avec lui" lui dis-je. Il remet le poisson dans son bocal de plastique. La bête respire encore, mais a le ventre en l'air. "il est en train de mourir", dis-je. Le petit hausse les épaules : "mais non, il vit", et disparaît à nouveau.

Éparpillée sur la jetée, l'hécatombe de poissons pêchée par les aînés vit encore, elle aussi. Les uns faiblement désormais, les autres encore avec l'énergie du désespoir. Je découvre combien les poissons mettent longtemps à mourir.


mercredi 1 août 2012

Santarem, parà

Après deux jours de bateau, arrivée à Santarem, village endormi aux maisons de deux étages, organisé le long d'une promenade face à l'Amazone où les habitants mangent des brochettes en écoutant la musique qui sort de leur voiture toutes portes ouvertes. Dans la pénombre des rues vides, on se croirait dans quelque village côtier de la méditerranée si on ne constatait pas, comme à Manaus, la cruelle et paradoxale absence de la nature : aucun arbre le long de cette promenade où pourtant, la journée, il fait horriblement chaud.

Étrange de se dire que les grandes villes (manaus en amont, belem en aval) sont à deux jours de bateau (les routes ne sont pas praticables) et que le prochain village est de l'autre côté du fleuve... c'est-à-dire à 6h de bateau.

Portrait

Il faut que j'accorde un portrait à Sandra, ma logeuse de couchsurfing à Manaus. 28 ans, mère d'une petite Clarice (prénom qu'on entend partout, hommage à l'écrivain Clarice Lispector) âgée de 4 ans, que sa mère surnomme cindirella ou cece (prononcer Sissi). L'enfant a eu droit à la loterie typiquement brésilienne de l'ethnicité : la mère est brune, le père a clairement du sang indien, et Sissi a des boucles blondes et des yeux bleus.


Sandra est de manaus born and raise. Elle connaît peut le reste du Brésil : Fortaleza quelques jours, Rio idem il y a dix ans, et 10 jours de vacances à São Paulo dans la famille de son mari chaque année. Il y a quelques mois, et pour la première fois de sa vie, elle est sortie du pays pour passer six mois d'échange en Caroline du nord, à l'université d'Appalachian. Elle y a été très étonnée de découvrir qu'on n'y pouvait pas boire de jus de fruit frais, mais à part ça, elle est rentrée enthousiaste, et l'amour pour les pizzas encore plus fort. Elle a collé des autocollants de son université sur son ordinateur, sa voiture et son frigo. Manque de chance, Manaus ressemble fort aux villes d'Amérique du nord : rues à quatre voies, centres commerciaux, béton, etc. Sandra n'a donc pas eu de révolution copernicienne, et est rentrée toujours ignorante de ce que c'est que la différence. Alors que nous marchons dans Manaus, je lui dis :
- tu sais, là d'où je viens, c'est très différent. Les rues sont petites, les immeubles sont collés et tous à la même hauteur, il n'y a pas de ciel immense mais des morceaux entre les toits...
- vraiment ? Est-ce qu'à Paris aussi, on doit payer soi-même le serveur ?
- qu'est-ce que tu veux dire ?
- aux Etats-Unis, ils ajoutaient une somme à celle de mon repas. C'était pour le serveur. Je devais moi-même payer le serveur !
- non, à Paris, c'est inclus.
- ah, c'est bien, ça ! Comme ici.
- oui, c'est mieux. Mais pour le reste, tu prends Manaus, tu imagines l'extrême inverse, et c'est Paris. Et c'est très différent des Etats-Unis aussi, tu sais.
- mon mari me l'a dit : pour aller aux Etats-Unis le visa est très cher. Pour l'Europe, c'est plus facile.

Sandra et sa famille habitent dans un condominium à Flores, une excroissance de Manaus. Comme la ville est immense et sans cesse en construction, il faut, pour que le taxi trouve le lotissement Quinta das laranjeiras, lui indiquer un point de référence : à partir de la clinique des fractures, troisième à gauche. Et lorsque Sandra appelle pour moi l'hôtel à Santarem, village de quelques rues, elle demande à l'hôtelier quel point de référence donner au taxi - bien en peine, il lui indique l'épicerie d'en face.

Dans sa maison de carrelage blanc et de mur blanc, il y a un aquarium aménagé dans le sol, deux canapés devant une grande télé, une table à manger avec quatre chaises, trois chambres à l'étage. Triste réalité à laquelle réduit la société de consommation, d'habitations standards aux meubles standards, sans vrai confort ni personnalité, dont tout l'intérêt est de présenter un certain degré de possession, en attendant d'acquérir la catégorie au-dessus. Une vie de Sims, me dis-je. Manaus ne semble pas proposer beaucoup plus à ses habitants.

Elle éduque sa fille... C'est-à dire qu'elle ne l'éduque pas. Cindirella, étrange surnom pour cette étrange enfant, appelle :
- maman.
- oui, Sissi, répond immédiatement la mère.
- viens ici, maman.
- attends une petite seconde, Sissi, com licencia.
- viens ici, maman, répète la petite fille, sans s'arrêter, jusqu'à ce que la mère s'exécute.
Pour les repas, la mère demande à la fille ce qu'elle veut manger : trois olives, deux cuillères de salade ("elle mange de tout" se réjouit la mère) et un paquet de chips au fromage, demande Sissi.
- mais je ne peux pas te donner d'olives, la boite date d'il y a cinq jours.
L'enfant hurle.
- je vais en ouvrir une nouvelle, Sissi.
Qu'est-ce qui a pu rompre à ce point le fil du savoir, pour que même le savoir des mères se perde ?



lundi 30 juillet 2012

Oups

Malade, embarquement demain 5h du mat' pour Santarem, 35 euros en poche, carte bancaire bloquée et une semaine à tenir. Ça y est, le vrai voyage commence, c'est-à-dire les emmerdes.

dimanche 29 juillet 2012

Manaus à pile ou face

Manaus me révulse. Je choisis consciemment ce verbe : pour son sens fort, la réaction physique qu'il implique et le retournement qu'il évoque. Comme on retourne une crêpe, ou plutôt comme on fait passer une pièce de monnaie de pile à face, Manaus me traite.

Pile. Le cœur de l'Amazonie. Territoire mythique - peuplé de légendes et de vrais peuples, d'hommes à l'état de nature peut-être et sûrement encore des indiens de Lévi-Strauss. La ville est immense et cependant l'Amazonie est partout, dans les cris d'oiseaux inconnus parmi les klaxons, dans les feuilles grandes comme le buste qui jaunissent dans les égouts, dans l'horizon infini qu'ouvre le Rio Preto, dans les échafaudages de nuages qui valent toutes les Tour Eiffel.

Face. Un urbanisme irrationnel, livré aux promoteurs, qui creuse des trous béants dans la forêt dense et tue l'horizon par des gratte-ciel. Une population toute entière tournée vers la consommation, qui n'entretient pas de rapport avec la nature ni ne la respecte. Une incurie évidente, une inconscience du reste du monde, qui vient précisément de l'enfermement que provoque cette interminable nature environnante.

Manaus ressemble, par ses barres d'immeubles, ses malls et les habitudes de ses habitants, à bien des villes nord-américaines. Mais que les dites villes soient laides ne me révulse pas.

Le désespoir rageur qui monte régulièrement en moi tandis que je visite Manaus vient évidemment du fait qu'à mes yeux (comme aux yeux de toute l'humanité peut-être, les habitants de Manaus mis à part) elle se situe dans un territoire universel : cette ville grignote et maltraite le poumon de la terre, la forêt qui nous fait tous vivre.

Il y a sans doute aussi le fait que tout voyageur arrive en Amazonie en espérant y être un peu plus près des origines. À Manaus, il ne peut pas être plus loin.

À ce sujet il y aurait bien des passages de Tristes tropiques à citer. Tant de passages, que je me retrouverais à citer Lévi-Srauss tout entier. Lire la première partie, La Fin des voyages, tandis que je débute ma propre exploration de l'Amazonie décuple la puissance de chacune des phrases de ce chef-d'œuvre.

Manières de voir

La famille qui m'héberge à Manaus m'a emmenée visiter, de l'autre côté du Rio Preto (fleuve immense, noir comme encre de Chine) une ancienne fabrique de caoutchouc.

Ils ont beau vivre au cœur de la plus grande jungle du monde, les habitants de Manaus sont urbains. Ils ne fréquentent pas la nature. Mes hôtes vont d'un point à l'autre de la ville dans leur voiture à air conditionné, vivent dans leur condominium et, le week-end, restent d'ordinaire chez eux à regarder la télévision.

Une guide nous emmène, en groupe, visiter les diverses baraques en pilotis de la fabrique. Et je suis frappée, peinée, par l'absence d'attention à l'esthétique dont font montre ma vingtaine de compagnons de visite. Mes hôtes me demandent de les prendre en photo - et alors qu'ils sont au pied d'arbres majestueux, et qu'au bord de l'eau noire un énorme tronc échoué tend ses racines au soleil, et qu'une jetée s'avance sous le ciel où les nuages semblent avoir été raclés dans la peinture bleue, ils vont poser... devant le panneau qui annonce l'entrée du musée. Nous visitons une maison de paille, et une femme à chapeau rouge vient à passer dans l'encadré luxuriant de la fenêtre : tout le monde s'exclame, on lui demande de poser... Et on zoom si bien qu'on ne voit plus que son visage au sourire figé. Sous les frondaisons la lumière est douce et tamisée ; mais on utilise le flash. Et le sang blanc des arbres à caoutchouc coule sans arrêter personne.

Que viennent-ils chercher, alors, dans cette visite ? Que voient-ils que je ne vois pas ? Leurs marques d'intérêt à certaines étapes aident à comprendre. Ils sont passés sans s'arrêter devant la hutte basse où, dans l'étuve du feu, les ouvriers transformaient le sang blanc en noirs ballons de pâte exportable ; mais ils se sont extasiés devant les verres de Baccarat et le piano allemand du riche propriétaire ; mais ils se sont moqués de sa pudibonderie portugaise ; mais ils ont reconnu avec enthousiasme sa gourmandise brésilienne.

Peut-être que chaque nation a une déformation du regard. Celle des pays-continents, comme le Brésil ou la Russie, semble être une attention chauvine à tout ce qui marque concrètement la grandeur et une indifférence repue pour les détails.

samedi 28 juillet 2012

Tacacá

Arrivée à Manaus, au cœur de l'Amazonie. Petites échoppes, béton armé, peintures décaties, 4x4, chaises en plastique, fruits inconnus, barres sans charme, charme colonial. J'aime ce désordre, celui des économies en développement ou en décrépitude, où toutes les catégories sociales, les métiers archaïques et les nouveaux pouvoirs, les rythmes ancestraux et les engouements à la mode se mêlent encore sans que rien ne domine.

Comme premier repas, j'ai mangé une tacacá. Il y a le croquant des crevettes, le visqueux du potage, et l'effet étonnant d'herbes qui piquent la langue avant de l'anesthésier. Ce n'est pas bon. Mais il y a toutes les aventures, tous les récits, tout l'imaginaire amazonien dans cette soupe grossière et magique.

mercredi 4 juillet 2012

Fil d'Ariane

Je viens d'emménager dans l'appart qu'on me sous-loue pour un mois. Un charme fou, une superbe bibliothèque où écrire, une grande terrasse où je prends mes petits-déjeuners au soleil.

Ce matin, j'ai trouvé un solide fil blanc tendu au-dessus de la terrasse. Il tombait du toit, se posait sur la rambarde, puis traversait la rue, passait par le sommet de deux arbres et se terminait on ne sait où. Je suis certaine qu'il n'était pas là hier : il m'aurait gênée pendant que j'arrosais les plantes.

J'ai hésité, puis me suis mise à tirer. Le fil venait facilement mais semblait être sans fin. J'ai bien tiré dix minutes. La scène est devenue un peu surréaliste : je tirais un fil blanc infini, apparu par miracle, et en le tirant je faisais bouger, du bout de mes doigts, la cime des arbres. Je me demandais ce qu'il y avait au bout : une pelotte ? Un type qui se demandait qui était en train de tirer sur son fil de pêche ? Me passaient en tête des explications qui me faisaient penser à la blague préférée de ma mère : un type voit à plusieurs reprises des vaches sauter et disparaître dans la frondaison d'un arbre et, à court d'explications, finit par hausser les épaules en disant : il doit y avoir un nid là-haut.

Finalement la fin du fil est arrivée. Au bout, rien.

Et le temps que j'écrive ce message, le fil a disparu.

Peut-être est-ce une augure, une métaphore de l'écriture, pour moi qui me suis mise au travail sur mon roman hier ?

dimanche 24 juin 2012

Eu quero tchu tcha tcha

Le gros tube en ce moment, ici, est une chanson qui ne veut rien dire - traduit, ça donne "j'aime tchu j'aime tcha" - conçue comme un hommage au footballeur Neymar Jr et une expression des émotions provoquées par le ballon rond. Tout le monde connaît et chante cette chanson, ou plutôt son refrain, devenu une sorte de chant de la victoire ou de la joie pour les Cariocas. 


Dans la novella du moment, Avenida Brasil, qu'à peu près tout le Brésil regarde à 21h chaque jour sur Globo (le média omnipotent ici), la harpie Carminha le chante en rangeant ses affaires, après avoir si bien manipulé son mari qu'elle en a fait son joujou... tandis que son amant, qui est aussi son beau-frère, s'apprête à lui faire une crise de jalousie.


mardi 19 juin 2012

Terre sauvage

Cette nuit, j'ai été maintenue éveillée par une tempête de fin du monde. Le vent venait du fond des terres, dévalait les montagnes et se jetait contre les vitres avec un mugissement d'animal blessé. Ce matin le ciel est bleu, tout est calme, rien n'y paraît. C'est ce wilderness que j'aime ici.



dimanche 17 juin 2012

Favela climbing

La semaine dernière, je suis allée visiter la favela Santa Marta (Dona Marta pour les évangélistes, très nombreux ici). Il y a quelques années, elle a été rendue célèbre par Mickael Jackson, qui y a tourné le clip de "They don't care about us". A l'époque, c'était une favela très dangereuse, tenue par les dealers, semblable à ce qu'on voit dans le terrible film Cidade de Deus. Elle a été pacifiée récemment.


L'idée d'y faire du tourisme est assez étrange. On se demande si c'est pour satisfaire notre voyeurisme ou pour faire progresser notre conscience sociale. Les rues (c'est-à-dire les escaliers) ont la largeur d'une personne, les fenêtres sont ouvertes, le linge pend partout : visiter la favela, c'est presque comme passer par le salon des gens qui y vivent. De leur part, pourtant, aucune animosité. Le guide dit qu'ils sont contents : notre présence contredit la chanson de M.J..



Les favelas peuvent sembler pittoresques de loin : des tas de petites maisons colorées empilées les unes sur les autres au flanc d'une montagne escarpée. De l'intérieur, ce sont simplement des bidonvilles. Maisons de tôles et de briques grossièrement cimentées, les unes délabrées, les autres en cours de construction, sol jonché d'excréments de chiens errants, ruisseaux qui emportent les immondices.


Bref, la misère. Le point positif est cependant que les favela, qui se comptent par centaines à Rio, sont au coeur de la ville, au coeur de quartiers chics, sans frontière entre les différents milieux. Et que ce sont les habitants des hauteurs qui ont les plus belles vues...



mercredi 13 juin 2012

Paysages cariocas

Rio mélange les gratte-ciels de New York et l'ambiance villageoise d'Aix-en-Provence. Les trottoirs étroits, dallés de petits carreaux blancs, sont ombragés d'arbres exotiques aux troncs noueux. Les passants vont et viennent en havaianas, chaque coin de rue a son échoppe de jus de fruits frais. La ville est pourtant laide lorsqu'on lève le nez : barres sans charme, vieillies, typiques des années 70. Et entre deux immeubles, une montagne couverte de petites maisons rouillées posées les unes sur les autres : les favelas.
Mais lorsque, fatigué de parcourir la ville, on veut s'asseoir sur la plage pour boire un jus de coco directement sorti de sa noix, il suffit de quelques pas pour s'offrir ce genre de paysage-là : 


mardi 12 juin 2012

Raminagrobis

Il fait enfin beau. Le gros chat américain va et vient au soleil. Il prend des poses extraordinaires ; mais dès que je me mets en place pour le prendre en photo, il lui prend l'envie de venir se frotter à moi.
J'ai pris une vingtaine de photos. Celle-ci me rappelle un tableau chez mes parents. On verra s'ils reconnaissent lequel...

Tchau comme on dit ici, je m'en vas courir le long de la lagune.

lundi 11 juin 2012

Bingo transgenre

Hier, mon très gentil hôte, Michel, m'a emmenée à un spectacle à Lapa, le quartier musical/interlope de Rio. Il était invité par une amie et ne savait pas très bien quel type de "spectacle" ce serait. 

Nous nous sommes retrouvés à jouer au Bingo, et nous nous serions crus dans un club de retraités à Brighton, si les hommes qui traversaient la salle de gauche à droite ne la retraversaient pas de droite à gauche transformés en femmes. 

Apprendre à compter en Portugais en jouant au Bingo dans un club de travestis... Only in Brasil !


samedi 9 juin 2012

Où est donc Rio ?

Je suis à Rio depuis deux jours. Mon atterrissage a été une sorte d'expérience mystique dont la sorcellerie me poursuit encore.

Il était 17h lorsque l'avion a commencé sa descente, et il faisait encore plein jour. Je me suis déplacée près d'un hublot, croyant que la ville verte apparaîtrait sous la couche de nuages. Mais sous cette couche, une autre couche, et après elle, encore une, indéfiniment ; et chaque couche était d'un gris plus dense que la précédente. C'était comme s'enfoncer dans l'océan. Le dernier nuage percé, ce qui apparut alors fut le noir total de la mer, tachetée seulement ici et là par la lumière orange des cargos, posés dessus comme des lucioles. Devant cette ville engloutie par la nuit pluvieuse et sans lune, j'ai cru arriver en Atlantide. 

Depuis, je n'ai pas vu le soleil, et je ne me départis pas de l'impression que je suis dans une cité secrète, dissimulée au reste du monde par son bouclier de nuages. Il pleut une pluie drue et envahissante, qui se glisse sous les dalles et ressort aux jointures du parquet. Ce matin, sur la montagne d'en face, un mouvement de nuage a dévoilé des dizaines de lignes blanches striant les côtes escarpées, de haut en bas : des rivières éphémères. 

Je me suis dit que c'était un jour à apprendre le Portugais en regardant des telenovela.

mardi 20 mars 2012

En guise d'annonce de mon départ...

Article de Nicolas Bourcier, paru dans Le Monde du 18 mars 2012


Rio, nouvel eldorado des jeunes Français

Surdiplômés ou ayant un capital à investir, ils sont nombreux à vouloir leur part du " miracle "
Elle a 25 ans et la vie devant elle. Isaure Pisani-Ferry s'apprête à quitter Paris, son appartement et ses petits boulots pour s'installer au Brésil à partir du 6 juin, date de son billet d'avion, un aller simple pour Rio de Janeiro. Elle ne parle pas un mot de portugais. Elle n'a encore jamais foulé le sol du géant économique sud-américain ni entrepris les démarches pour son visa. Mais, comme un nombre croissant de Français, cette jeune diplômée de littérature et d'histoire a décidé de tenter sa chance dans ce pays qui renvoie chaque jour un peu plus l'image d'un eldorado pour Européens en quête d'opportunités. " Ici, avec la crise, tout est devenu trop étroit : la culture, les projets de vie..., explique-t-elle. Quitte à galérer, autant le faire dans une société brésilienne qui fait preuve d'un dynamisme extraordinaire. "
Les statistiques sont formelles. Depuis 2007, le nombre de ressortissants français venus s'installer au Brésil a augmenté de 5 % à 10 % par an. Ils seraient aujourd'hui 30 000 à y vivre, dont un tiers en situation irrégulière. Rien qu'à Rio, en 2011, ils ont été 14 % de plus à s'inscrire au consulat sur le registre des Français de l'étranger. Une tendance confirmée au consulat du Brésil à Paris, où l'on observe une hausse sans précédent des demandes de visa de travail. Leur nombre a quasiment doublé entre 2010 et 2011, passant de 771 à 1 364.
" Le Brésil a toujours attiré les Français, mais leur profil a changé ", décrit Hervé Coulomb, conseiller économique de l'ambassade de France à Brasilia. Le nombre d'expatriés envoyés par leur société pour une durée limitée et tous frais payés est, selon lui, " en constante diminution ". La présence des fonctionnaires, elle, est la même. En revanche, le regain d'immigrants nouveaux est constitué d'" autodidactes ", comme il dit, des personnes plutôt jeunes, trentenaires ou juste quarantenaires, bardées de diplômes ou possédant un capital à investir. Des caractéristiques qui ressemblent fort à celles du flot de migrants espagnols, dont le nombre a quasi doublé ces deux dernières années ; ou portugais, avec 50 000 ressortissants entrés au Brésil en 2011.
Un effet de la crise dans les pays européens, certainement. Mais la croissance exponentielle de l'économie brésilienne - malgré un ralentissement cette année -, son manque de main-d'oeuvre qualifiée, son taux de chômage ridiculement bas et la frénésie provoquée par les préparatifs de la Coupe du monde de football 2014 et des JO de 2016 sont aussi à l'origine de cette vague de migration récente. Convoités, relativement bien payés, les étrangers les plus expérimentés constituent une " denrée " de choix pour les professionnels locaux, affirme le magazine Carta Capital pour qui le Brésil, comme le Canada et l'Australie, est devenu " une valeur sûre ".
" Encore faut-il avoir des réseaux, tempère Arnaud Bughon, à la tête d'une prospère société de location d'appartements de luxe à Rio depuis 2008. Venir ici sans points d'appui solides est très difficile. La langue, les obstacles administratifs liés à l'embauche d'un étranger sont légion. Bien sûr, il y a des réussites, mais, contrairement à ce que l'on peut lire, on ne nous attend pas. Travailler ici est très dur. Beaucoup ont baissé les bras et sont repartis sans le sou. "
Au-delà du coût de la vie exorbitant dans les principales villes, le Brésil souffre de handicaps que l'on appelle " le coût Brésil " : des transports de mauvaise qualité, une fiscalité lourde et complexe, des services publics inadaptés, une corruption endémique. " Le fantasme ne colle pas à la réalité ", prévient Christian Suquier. Scénariste-réalisateur, installé à Rio depuis 1994, il prépare un documentaire sur les déçus de l'eldorado brésilien.