Je suis partie pour Marajó, plus grande île deltaïque du monde paraît-il (elle a la taille de la Suisse), à trois heures en bateau de Belem. L'île ne compte que quatre véritables villes, de 10 à 20 000 habitants. Le reste est aux
fazendas et au
matto - la brousse, la forêt primaire, amas désordonné d'espèces végétales mangées par les chenilles et les termites, et habitées par les chants d'oiseaux inconnus.
Je suis d'abord allée à Joanes, village de pêcheurs où la plage est aux poissons morts et aux
urubu (charognards). Aux premiers pas dans l'eau, on est dans le fleuve. A la première brasse, c'est la mer. Le mélange des deux eaux, douce et salée, tue tous les poissons qui se trompent d'appartenance. On ne se baigne pas, d'abord parce que le courant est fort, et puis parce que le sable est infesté de raies qui vous transpercent le pied de leur dard.
Une seule rue, vide ; le
mercado vend un œuf et trois tomates pourries ; un haut-parleur diffuse en permanence de la musique ; un cheval passe. Un groupe de buffles, énormes, noirs charbon, cornus, occupe la route. Il faut se résoudre à passer parmi eux. Ils s'écartent, indifférents.
Joanes
Salvaterra, plus haut le long de la côte, est plus peuplée. Il y a un peu plus de goudron dans les rues, plutôt que la terre rouge de Joanes. À nouveau des chevaux en liberté - une jument et son poulain, la mère bien droite précédant l'enfant, tous deux remontant la rue comme s'ils savaient où ils vont. Ce sont les élections municipales et chaque maison annonce son candidat favori par son numéro ("aqui é 17"), inscrit sur un drapeau ou peint sur la façade. Dans la rue principale, celle qui forme une ligne continue du petit port de l'île à Joanes, puis Salvaterra, puis Soure, la capitale, des voitures peinturlurées, les baffles à fond, diffusent des tubes dont les paroles ont été revisitées pour vanter le bien que le numéro 17, ou 45, ou 32 veut pour Salvaterra ("eu quero ver Salvaterra prosperar, eu quero ver Salvaterra ser feliz"). À la sortie de la boulangerie, une chèvre, clocharde du cru, réclame sa dîme de pain au sucre.

Et puis enfin Soure, capitale de rues vides, en sieste perpétuelle, seulement interrompue par le surgissement de buffles pourchassés par des cavaliers montés à cru.
Mon hôtel est complément vide, et depuis si longtemps que les araignées ont tissé leurs toiles dans les draps. Il y a, comme dans toutes les pièces de toutes les habitations d'Amazonie, des crochets pour le hamac. J'accroche le mien, me met un bandeau sur les oreilles pour les protéger des fourmis géantes qui mangent la porte de la salle de bain, referme sur moi la laine rugueuse de ma maison portative.
C'est la fin du voyage : dans quelques jours, retour à Belem, puis Rio, puis Paris. Dans mon hamac, les écouteurs vissés aux oreilles pour couvrir les rythmes zouc que le voisin écoute à fond, je fais le bilan non seulement des trois semaines à descendre l'Amazone, mais aussi des deux mois passés à Rio.
Si j'avais su j'aurais sûrement fait l'inverse et passé le plus de temps possible en Amazonie. Mais trois mois fut une bonne durée totale, car j'arrive à une certaine lassitude de ce pays où la culture de masse - faite de football, de consommation dopée aux crédits, de novellas qui à 21h réunissent tout le monde (même à Joanes) devant la télévision, de MPB que les baffles des voitures et des maisons diffusent à longueur de journée - prend toute la place, empâte tout de son conformisme, même là où on croirait trouver une culture locale plus élaborée. Et s'il faut ajouter à cela la mentalité insulaire des habitants des anciennes villes à caoutchouc, Manaus ou Belem, anciens eldorados autosuffisants devenus provinces délaissées, qui les rend rétifs à ce qui est inconnu...
J'ai pu mesurer, pendant ce voyage, combien j'appartiens à la culture humaniste européenne et ne pourrais vivre longtemps loin d'elle. J'ai mesuré ma chance de naître dans un pays possédant une culture millénaire qui continue, bon an mal an, de passer de génération en génération, donnant à ses enfants le goût des choses immatérielles et lui enseignant l'art de donner au quotidien de la douceur et de la délicatesse. Une civilisation et un environnement que le temps a si bien frottés l'un contre l'autre qu'ils ont fini par se fondre l'un dans l'autre plutôt que de se faire la guerre, comme ici. L'usage du monde, comme dit Nicolas Bouvier : formule ambigüe, mais qui se comprend, dans le Nouveau Monde, a contrario.
La violence de mon jugement sur le Brésil, qu'il soit complètement erroné ou non, a ceci de vrai qu'il révèle un trait grandissant de mon caractère. Plus le temps passe et plus j'aime le dépouillement. Je suis partie de France en vendant mes meubles et mes habits, heureuse de me sentir suffisamment légère pour être guidée par le vent. Je ne comprends pas le besoin d'accumuler, de transformer chez soi en magasin d'électroménager (je pense à ma logeuse de Belem, dont les placards craquent de toutes sortes d'appareils qu'elle garde précieusement dans leurs boîtes), de créer des nids à poussière à force de babioles censément décoratives ou de garder indéfiniment ce qu'on n'utilise pas. Je hais la consommation et ce qu'elle implique - la vacuité intellectuelle du matérialisme, la suprématie sociale du mercantilisme, la boulimie d'objets qui révèle le vide intérieur, la docilité aux manipulations publicitaires. J'aime que les choses se réduisent à l'essentiel. Or, le Brésil est en plein dans la fièvre acheteuse des pays enfin en croissance après avoir été longtemps en berne. On ne peut pas se comprendre.
En Amazonie, Levi-Strauss en poche, je regarde le trait noir d'une pirogue, conduite à la rame par une femme et sa fille, quitter la maison de bois encadrée de jungle et glisser silencieusement sur l'eau argentée - mais je suis sur un énorme bateau qui avale les kilomètres du fleuve en y rejetant ses eaux sales, qui couvre le bruit de ses moteurs par une musique diffusée au maximum, et dont les passagers transportent ces nouveaux objets fabuleux, machines, appareils électroniques, qui donneront à leur vie, pensent-il, ce qui lui manque.
Salvaterra
Soure
Salvaterra