Manaus me révulse. Je choisis consciemment ce verbe : pour son sens fort, la réaction physique qu'il implique et le retournement qu'il évoque. Comme on retourne une crêpe, ou plutôt comme on fait passer une pièce de monnaie de pile à face, Manaus me traite.
Pile. Le cœur de l'Amazonie. Territoire mythique - peuplé de légendes et de vrais peuples, d'hommes à l'état de nature peut-être et sûrement encore des indiens de Lévi-Strauss. La ville est immense et cependant l'Amazonie est partout, dans les cris d'oiseaux inconnus parmi les klaxons, dans les feuilles grandes comme le buste qui jaunissent dans les égouts, dans l'horizon infini qu'ouvre le Rio Preto, dans les échafaudages de nuages qui valent toutes les Tour Eiffel.
Face. Un urbanisme irrationnel, livré aux promoteurs, qui creuse des trous béants dans la forêt dense et tue l'horizon par des gratte-ciel. Une population toute entière tournée vers la consommation, qui n'entretient pas de rapport avec la nature ni ne la respecte. Une incurie évidente, une inconscience du reste du monde, qui vient précisément de l'enfermement que provoque cette interminable nature environnante.
Manaus ressemble, par ses barres d'immeubles, ses malls et les habitudes de ses habitants, à bien des villes nord-américaines. Mais que les dites villes soient laides ne me révulse pas.
Le désespoir rageur qui monte régulièrement en moi tandis que je visite Manaus vient évidemment du fait qu'à mes yeux (comme aux yeux de toute l'humanité peut-être, les habitants de Manaus mis à part) elle se situe dans un territoire universel : cette ville grignote et maltraite le poumon de la terre, la forêt qui nous fait tous vivre.
Il y a sans doute aussi le fait que tout voyageur arrive en Amazonie en espérant y être un peu plus près des origines. À Manaus, il ne peut pas être plus loin.
À ce sujet il y aurait bien des passages de Tristes tropiques à citer. Tant de passages, que je me retrouverais à citer Lévi-Srauss tout entier. Lire la première partie, La Fin des voyages, tandis que je débute ma propre exploration de l'Amazonie décuple la puissance de chacune des phrases de ce chef-d'œuvre.


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