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jeudi 2 août 2012

L'art de tuer les poissons

Revenue d'alter do chao - village où les maisons n'ont pas de murs, où dans les rues les charognards paissent, et dont l'intérêt touristique, outre son incroyable coopérative d'artisanat indigène, tient à une bande de sable blanc émergeant du fleuve, plage d'autant plus paradisiaque qu'il n'y a aucun touriste - je me promène dans l'atmosphère méditerranéenne du Santarem nocturne. Le cireur de chaussure, habillé aussi bien qu'un banquier de New York, passe en chantonnant, son trépied sur l'épaule. Les coffres ouverts dévoilent d'énormes basses rétroéclairées d'où sort du forró ou de la pop américaine. De petits coussins que les marchands ambulants ont installés sur le sol de la
promenade permettent aux promeneurs de s'asseoir un moment pour déguster une bière Skol ou une agua de côco.

Sur la jetée, des jeunes hommes pêchent tandis que les filles, assises les pieds dans l'eau, discutent. En fait de canne ils n'ont qu'une bobine d'un fil qu'ils font tourner comme un lasso avant de le jeter dans l'Amazone. Au-dessus de leur tête, la lune, petite. Face à eux, le mur absolument noir du fleuve et de la nuit, indiscernables l'un de l'autre.

Poétique ? La pêche est bonne et multiple. Lorsque le fil tire, d'un geste, les pêcheurs font passer le poisson par-dessus leur épaule et le laissent tomber derrière eux, sur la jetée, parmi ses semblables. Il bat le bois de sa nageoire, avec violence, décole, retombe. On vient lui retirer, avec une pince, l'hameçon. À certains on coupe les nageoires tranchantes, qu'on rend au fleuve en les faisant tomber à travers les lattes de la jetée. Puis on laisse les poissons à nouveau. Ils saignent désormais, ne sautent plus, mais leurs bronchies s'ouvrent et se referment largement.

À côté de moi un petit garçon vient s'asseoir. Il tient dans ses mains un grand verre en plastique où nage, dans un fond d'eau, un petit poisson. Il se met à serrer les parois du verre, se rend compte que l'eau fuit, pose le verre à côté de moi, disparaît. Du moins voilà un poisson qui peut encore respirer !

Le petit revient, attrape le poisson par sa nageoire, lui pince la mâchoire et tire dessus. Il me montre le poisson ainsi écartelé. "c'est fragile, il faut être gentil avec lui" lui dis-je. Il remet le poisson dans son bocal de plastique. La bête respire encore, mais a le ventre en l'air. "il est en train de mourir", dis-je. Le petit hausse les épaules : "mais non, il vit", et disparaît à nouveau.

Éparpillée sur la jetée, l'hécatombe de poissons pêchée par les aînés vit encore, elle aussi. Les uns faiblement désormais, les autres encore avec l'énergie du désespoir. Je découvre combien les poissons mettent longtemps à mourir.


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