Il faut que j'accorde un portrait à Sandra, ma logeuse de couchsurfing à Manaus. 28 ans, mère d'une petite Clarice (prénom qu'on entend partout, hommage à l'écrivain Clarice Lispector) âgée de 4 ans, que sa mère surnomme cindirella ou cece (prononcer Sissi). L'enfant a eu droit à la loterie typiquement brésilienne de l'ethnicité : la mère est brune, le père a clairement du sang indien, et Sissi a des boucles blondes et des yeux bleus.
Sandra est de manaus born and raise. Elle connaît peut le reste du Brésil : Fortaleza quelques jours, Rio idem il y a dix ans, et 10 jours de vacances à São Paulo dans la famille de son mari chaque année. Il y a quelques mois, et pour la première fois de sa vie, elle est sortie du pays pour passer six mois d'échange en Caroline du nord, à l'université d'Appalachian. Elle y a été très étonnée de découvrir qu'on n'y pouvait pas boire de jus de fruit frais, mais à part ça, elle est rentrée enthousiaste, et l'amour pour les pizzas encore plus fort. Elle a collé des autocollants de son université sur son ordinateur, sa voiture et son frigo. Manque de chance, Manaus ressemble fort aux villes d'Amérique du nord : rues à quatre voies, centres commerciaux, béton, etc. Sandra n'a donc pas eu de révolution copernicienne, et est rentrée toujours ignorante de ce que c'est que la différence. Alors que nous marchons dans Manaus, je lui dis :
- tu sais, là d'où je viens, c'est très différent. Les rues sont petites, les immeubles sont collés et tous à la même hauteur, il n'y a pas de ciel immense mais des morceaux entre les toits...
- vraiment ? Est-ce qu'à Paris aussi, on doit payer soi-même le serveur ?
- qu'est-ce que tu veux dire ?
- aux Etats-Unis, ils ajoutaient une somme à celle de mon repas. C'était pour le serveur. Je devais moi-même payer le serveur !
- non, à Paris, c'est inclus.
- ah, c'est bien, ça ! Comme ici.
- oui, c'est mieux. Mais pour le reste, tu prends Manaus, tu imagines l'extrême inverse, et c'est Paris. Et c'est très différent des Etats-Unis aussi, tu sais.
- mon mari me l'a dit : pour aller aux Etats-Unis le visa est très cher. Pour l'Europe, c'est plus facile.
Sandra et sa famille habitent dans un condominium à Flores, une excroissance de Manaus. Comme la ville est immense et sans cesse en construction, il faut, pour que le taxi trouve le lotissement Quinta das laranjeiras, lui indiquer un point de référence : à partir de la clinique des fractures, troisième à gauche. Et lorsque Sandra appelle pour moi l'hôtel à Santarem, village de quelques rues, elle demande à l'hôtelier quel point de référence donner au taxi - bien en peine, il lui indique l'épicerie d'en face.
Dans sa maison de carrelage blanc et de mur blanc, il y a un aquarium aménagé dans le sol, deux canapés devant une grande télé, une table à manger avec quatre chaises, trois chambres à l'étage. Triste réalité à laquelle réduit la société de consommation, d'habitations standards aux meubles standards, sans vrai confort ni personnalité, dont tout l'intérêt est de présenter un certain degré de possession, en attendant d'acquérir la catégorie au-dessus. Une vie de Sims, me dis-je. Manaus ne semble pas proposer beaucoup plus à ses habitants.
Elle éduque sa fille... C'est-à dire qu'elle ne l'éduque pas. Cindirella, étrange surnom pour cette étrange enfant, appelle :
- maman.
- oui, Sissi, répond immédiatement la mère.
- viens ici, maman.
- attends une petite seconde, Sissi, com licencia.
- viens ici, maman, répète la petite fille, sans s'arrêter, jusqu'à ce que la mère s'exécute.
Pour les repas, la mère demande à la fille ce qu'elle veut manger : trois olives, deux cuillères de salade ("elle mange de tout" se réjouit la mère) et un paquet de chips au fromage, demande Sissi.
- mais je ne peux pas te donner d'olives, la boite date d'il y a cinq jours.
L'enfant hurle.
- je vais en ouvrir une nouvelle, Sissi.
Qu'est-ce qui a pu rompre à ce point le fil du savoir, pour que même le savoir des mères se perde ?
Sandra est de manaus born and raise. Elle connaît peut le reste du Brésil : Fortaleza quelques jours, Rio idem il y a dix ans, et 10 jours de vacances à São Paulo dans la famille de son mari chaque année. Il y a quelques mois, et pour la première fois de sa vie, elle est sortie du pays pour passer six mois d'échange en Caroline du nord, à l'université d'Appalachian. Elle y a été très étonnée de découvrir qu'on n'y pouvait pas boire de jus de fruit frais, mais à part ça, elle est rentrée enthousiaste, et l'amour pour les pizzas encore plus fort. Elle a collé des autocollants de son université sur son ordinateur, sa voiture et son frigo. Manque de chance, Manaus ressemble fort aux villes d'Amérique du nord : rues à quatre voies, centres commerciaux, béton, etc. Sandra n'a donc pas eu de révolution copernicienne, et est rentrée toujours ignorante de ce que c'est que la différence. Alors que nous marchons dans Manaus, je lui dis :
- tu sais, là d'où je viens, c'est très différent. Les rues sont petites, les immeubles sont collés et tous à la même hauteur, il n'y a pas de ciel immense mais des morceaux entre les toits...
- vraiment ? Est-ce qu'à Paris aussi, on doit payer soi-même le serveur ?
- qu'est-ce que tu veux dire ?
- aux Etats-Unis, ils ajoutaient une somme à celle de mon repas. C'était pour le serveur. Je devais moi-même payer le serveur !
- non, à Paris, c'est inclus.
- ah, c'est bien, ça ! Comme ici.
- oui, c'est mieux. Mais pour le reste, tu prends Manaus, tu imagines l'extrême inverse, et c'est Paris. Et c'est très différent des Etats-Unis aussi, tu sais.
- mon mari me l'a dit : pour aller aux Etats-Unis le visa est très cher. Pour l'Europe, c'est plus facile.
Sandra et sa famille habitent dans un condominium à Flores, une excroissance de Manaus. Comme la ville est immense et sans cesse en construction, il faut, pour que le taxi trouve le lotissement Quinta das laranjeiras, lui indiquer un point de référence : à partir de la clinique des fractures, troisième à gauche. Et lorsque Sandra appelle pour moi l'hôtel à Santarem, village de quelques rues, elle demande à l'hôtelier quel point de référence donner au taxi - bien en peine, il lui indique l'épicerie d'en face.
Dans sa maison de carrelage blanc et de mur blanc, il y a un aquarium aménagé dans le sol, deux canapés devant une grande télé, une table à manger avec quatre chaises, trois chambres à l'étage. Triste réalité à laquelle réduit la société de consommation, d'habitations standards aux meubles standards, sans vrai confort ni personnalité, dont tout l'intérêt est de présenter un certain degré de possession, en attendant d'acquérir la catégorie au-dessus. Une vie de Sims, me dis-je. Manaus ne semble pas proposer beaucoup plus à ses habitants.
Elle éduque sa fille... C'est-à dire qu'elle ne l'éduque pas. Cindirella, étrange surnom pour cette étrange enfant, appelle :
- maman.
- oui, Sissi, répond immédiatement la mère.
- viens ici, maman.
- attends une petite seconde, Sissi, com licencia.
- viens ici, maman, répète la petite fille, sans s'arrêter, jusqu'à ce que la mère s'exécute.
Pour les repas, la mère demande à la fille ce qu'elle veut manger : trois olives, deux cuillères de salade ("elle mange de tout" se réjouit la mère) et un paquet de chips au fromage, demande Sissi.
- mais je ne peux pas te donner d'olives, la boite date d'il y a cinq jours.
L'enfant hurle.
- je vais en ouvrir une nouvelle, Sissi.
Qu'est-ce qui a pu rompre à ce point le fil du savoir, pour que même le savoir des mères se perde ?

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