La famille qui m'héberge à Manaus m'a emmenée visiter, de l'autre côté du Rio Preto (fleuve immense, noir comme encre de Chine) une ancienne fabrique de caoutchouc.
Ils ont beau vivre au cœur de la plus grande jungle du monde, les habitants de Manaus sont urbains. Ils ne fréquentent pas la nature. Mes hôtes vont d'un point à l'autre de la ville dans leur voiture à air conditionné, vivent dans leur condominium et, le week-end, restent d'ordinaire chez eux à regarder la télévision.
Une guide nous emmène, en groupe, visiter les diverses baraques en pilotis de la fabrique. Et je suis frappée, peinée, par l'absence d'attention à l'esthétique dont font montre ma vingtaine de compagnons de visite. Mes hôtes me demandent de les prendre en photo - et alors qu'ils sont au pied d'arbres majestueux, et qu'au bord de l'eau noire un énorme tronc échoué tend ses racines au soleil, et qu'une jetée s'avance sous le ciel où les nuages semblent avoir été raclés dans la peinture bleue, ils vont poser... devant le panneau qui annonce l'entrée du musée. Nous visitons une maison de paille, et une femme à chapeau rouge vient à passer dans l'encadré luxuriant de la fenêtre : tout le monde s'exclame, on lui demande de poser... Et on zoom si bien qu'on ne voit plus que son visage au sourire figé. Sous les frondaisons la lumière est douce et tamisée ; mais on utilise le flash. Et le sang blanc des arbres à caoutchouc coule sans arrêter personne.
Que viennent-ils chercher, alors, dans cette visite ? Que voient-ils que je ne vois pas ? Leurs marques d'intérêt à certaines étapes aident à comprendre. Ils sont passés sans s'arrêter devant la hutte basse où, dans l'étuve du feu, les ouvriers transformaient le sang blanc en noirs ballons de pâte exportable ; mais ils se sont extasiés devant les verres de Baccarat et le piano allemand du riche propriétaire ; mais ils se sont moqués de sa pudibonderie portugaise ; mais ils ont reconnu avec enthousiasme sa gourmandise brésilienne.
Peut-être que chaque nation a une déformation du regard. Celle des pays-continents, comme le Brésil ou la Russie, semble être une attention chauvine à tout ce qui marque concrètement la grandeur et une indifférence repue pour les détails.
Ils ont beau vivre au cœur de la plus grande jungle du monde, les habitants de Manaus sont urbains. Ils ne fréquentent pas la nature. Mes hôtes vont d'un point à l'autre de la ville dans leur voiture à air conditionné, vivent dans leur condominium et, le week-end, restent d'ordinaire chez eux à regarder la télévision.
Une guide nous emmène, en groupe, visiter les diverses baraques en pilotis de la fabrique. Et je suis frappée, peinée, par l'absence d'attention à l'esthétique dont font montre ma vingtaine de compagnons de visite. Mes hôtes me demandent de les prendre en photo - et alors qu'ils sont au pied d'arbres majestueux, et qu'au bord de l'eau noire un énorme tronc échoué tend ses racines au soleil, et qu'une jetée s'avance sous le ciel où les nuages semblent avoir été raclés dans la peinture bleue, ils vont poser... devant le panneau qui annonce l'entrée du musée. Nous visitons une maison de paille, et une femme à chapeau rouge vient à passer dans l'encadré luxuriant de la fenêtre : tout le monde s'exclame, on lui demande de poser... Et on zoom si bien qu'on ne voit plus que son visage au sourire figé. Sous les frondaisons la lumière est douce et tamisée ; mais on utilise le flash. Et le sang blanc des arbres à caoutchouc coule sans arrêter personne.
Que viennent-ils chercher, alors, dans cette visite ? Que voient-ils que je ne vois pas ? Leurs marques d'intérêt à certaines étapes aident à comprendre. Ils sont passés sans s'arrêter devant la hutte basse où, dans l'étuve du feu, les ouvriers transformaient le sang blanc en noirs ballons de pâte exportable ; mais ils se sont extasiés devant les verres de Baccarat et le piano allemand du riche propriétaire ; mais ils se sont moqués de sa pudibonderie portugaise ; mais ils ont reconnu avec enthousiasme sa gourmandise brésilienne.
Peut-être que chaque nation a une déformation du regard. Celle des pays-continents, comme le Brésil ou la Russie, semble être une attention chauvine à tout ce qui marque concrètement la grandeur et une indifférence repue pour les détails.




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