Articles par pays

lundi 6 août 2012

Descente de l'amazone en bateau

La descente de l'Amazone a pris fin hier matin, à l'aube, avec l'arrivée à Belem - malade. Une semaine de hamac, de lecture et de contemplation de la forêt qui défile, dans des bateaux bondés où on renonce vite à faire respecter la notion d'espace privé et à se sentir propre.


Le trajet Manaus-Santarem, 2 jours et 1 nuit dans un petit bateau de trois étages (petit en comparaison de celui que je devais prendre pour Santarem-Belem), s'était merveilleusement bien passé. Mon billet, acheté à l'avance au port, indiquait un départ à 7h du matin. J'arrivais à 5h pour installer mon hamac. Le gros des passagers arriva à 10h et le bateau partit à midi. Mais j'étais dans mon hamac, avec Levi-Strauss sur le ventre : j'étais parée pour que le temps ralentisse.



Pendant une grande partie du chemin jusqu'à Santarem, j'avais pour voisins, à ma droite, une de ces petites veilles édentées et souriantes, buste épais sur maigres jambes. Elle avait apporté ses timbales en fer-blanc dans un panier en osier et, assise par terre sous son hamac à dentelles menthe à l'eau, se préparait de petits plats toute la journée. Car la nourriture sur le bateau est non seulement mauvaise, mais répétitive : viande ou poulet, accompagné du quatuor inséparable farofa, feijão, pâtes et riz. À ma gauche, une famille indigène de quatre enfants avait savamment placé ses hamacs les uns au-dessus des autres. Ils transportaient avec eux un monceau de bagages, une machine à laver et une chaîne hi-fi. La plupart des passagers étaient ainsi chargés. J'ai appris plus tard que c'est parce que Manaus est une "ville franche", sans taxes : toute l'Amazonie y vient faire ses gros achats.


Le dernier des enfants de mes voisins avait juste un an. Il était nourri au sein par sa mère et j'aurais pu prendre des milliers de photos de ces scènes où la jeune femme, entourée du flot de ses cheveux noirs, s'endormait dans le hamac avec, accroché à son sein, le petit bonhomme aux yeux vifs. Je n'ai jamais vu un enfant habité d'une telle joie de vivre. Il raffolait des pommes, craquait leur peau de sa bouche sans dents pour sucer le suc, s'en mettait partout, et lorsqu'un de ses frères passait près de lui, s'accrochait à son cou pour l'embrasser de sa figure barbouillée. Quand il sortait de la douche dans les bras de sa mère, on entendait de loin la cascade de son rire et on voyait son petit visage hilare arriver, enveloppé dans la capuche de son peignoir miniature. Parfois je le trouvais endormi dans mon hamac : en mon absence, ce dernier servait de lit d'appoint à la famille nombreuse.


Après deux jours à terre, le second voyage, Santarem-Belem, a été plus pénible : 3 jours et 2 nuits dans un énorme bateau qui allait si vite que le vent faisait constamment battre le hamac comme une voile. La feijoada réchauffée a fini par m'intoxiquer, ou peut-être ce fut le litre d'açaï pur que j'achetais aux amerindiens entrés en douce dans le bateau. En tous cas, mes deux premières journées à Belem se sont passées au lit. Mais il y avait, depuis le toit du bateau, une vue incroyable ; et comme nous empruntions des canaux plus étroits de l'Amazone, on voyait enfin de près la forêt et ses habitants - cueilleurs d'açaï et pêcheurs qui, quittant leur petite maison de bois au bord de l'eau, s'approchaient en pirogue de notre énorme embarcation - pour voir, ou pour récolter les sacs d'habits que les passagers leur jetaient, ou pour, au péril de leur vie, hameçonner une des bouées du bateau, y amarrer leur frêle barque et grimper pour vendre à la sauvette des sacs de crevette ou d'açaï.


J'ai eu durant ce voyage aux horizons immenses des moments de vaste solitude et de bonheur. Et je comprends Levi-Strauss qui s'est donné tant de mal, et qui a si peu réussi à narrer les couchers de soleil ; car c'est un spectacle qu'on voudrait partager, tantôt impérial, tantôt d'une délicatesse de dentelle, lorsque le soleil couchant n'éclaire les nuages que par le liseré de leur bordure. Et quels nuages, que l'horizon plat laisse voir tout entiers dans leurs volutes et leurs folles architectures ! Tantôt coups de torchon sur la peinture fraîche du ciel, tantôt ombres portées des frondaisons... Mais voilà que je m'y met aussi ! Une photo devrait suffire.


Ce voyage provoque aussi un sentiment récurrent de frustration. On voudrait s'y perdre, n'avoir aucune limite de temps, d'argent, de langue. J'aurais pu rester des mois à Santarem ; m'installer dans une des maisons sans mur d'Alter do Chao ; j'aimerais qu'on accoste et qu'on me laisse explorer ce village dont j'ignore le nom, bande de sable roux où jouent des enfants, où la rue principale est encore du sable qui va se perdre dans la forêt ; et, sur un coup de tête, descendre à Gurupa, village de maisons sur pilotis coincé entre l'immensité de la jungle et l'immensité du fleuve ; y prendre une chambre au petit hôtel Malibu à façade vert pâle et moi aussi, à l'aube, partir pêcher dans une de ces longues barques à moteur pétaradant. Et m'enfoncer dans la forêt, au gré des rencontres et des découvertes ; dans les grottes de Monte Allegre, voir les peintures rupestres. Perdre la notion du temps et parvenir peut-être à comprendre ce que c'est que cette vie que je vois et que je ne parviens pas à m'imaginer, isolée comme on l'est nulle part ailleurs dans le monde, infinie et bornée en même temps, anachronique, faite de peu, au cœur d'une nature prolifique.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire