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samedi 27 décembre 2008

Louisiane : re-new Orleans

Le Quartier Français, le quartier historique de la Nouvelle-Orléans, n'a pas été touché par Katrina. Ce sont les quartiers pauvres qui ont été dévastés. Ceux où on ne va pas. Ainsi nous explique la gérante de notre Bed & Breakfast, situé au coeur du quartier français :

"Ces imbéciles, ils vont habiter dans des quartiers sous la digue. Tout le monde sait que c'est dangereux. Mais ils sont entêtés. Leur maison a été détruite : après l'ouragan, il y avait des maisons échouées au milieu de la rue, et on les triait : "this one belongs to here, that one should be over there...and this one ? This house, nobody knows where it comes from". On écrivait sur les porches des maisons le nombre de morts qu'on y avait trouvé. Et qu'est-ce qu'ils font ? Ils reconstruisent à l'identique ! Au même endroit ! They are narrow-minded. Ils veulent tout rétablir comme avant. Mais ça ne sera plus jamais comme avant. Je connais une dame qui avait une maison dans le Lower Ninth Ward. Ses fils lui ont demandé ce qu'ils pouvaient faire pour elle après que sa maison eut été détruite. Elle a répondu : "I want to go back home". Alors ils ont reconstruit sa maison à l'identique. Tout, les pièces, les meubles, les papiers peints. Mais ça ne sera plus jamais la même chose ! Elle est dans sa cuisine refaite à l'identique, elle a préparé du jambalaya, et dans le tiroir elle est allée chercher sa fourchette préférée, celle avec laquelle elle cuisine toujours : "oh, right...it's gone...". Puis dans le salon, elle a voulu montrer à un ami le livre qu'elle a aimé : "oh...right..it's gone.". Puis elle est allée à l'église, elle y a retrouvé des amis :

- quel bonheur de vous revoir ! Où habitez-vous maintenant ?
- Chicago...Washington...Seattle...

Ce ne sera plus jamais la même chose."

mercredi 3 décembre 2008

Paris : ce n'est que pour les enfants

Empaquetée dans les bouées successives de sa doudoune, le geste ardu, la tête fichée dans la fraise de son écharpe en tricot, madame la mère de famille se serre sur la banquette du métro et pose sa serviette en cuir contre elle. C'est une grosse serviette en accordéon, rigide, la poignée ferme, verouillée par une boucle hostile aux mains enfantines.

Elle force la camisole de sa doudoune et ouvre sa serviette. En sort partiellement un paquet lot maxi, 20 + 4 gratuits de Kinder Bueno goût chocolat. Elle déchire un tout petit peu l'emballage, force sa main à l'intérieur, en sort un Kinder Bueno. Range le paquet, ferme la serviette, ouvre le sachet. Trois bouchées, elle a fini. Elle met le plastique dans sa poche.

Elle attend. Un peu. Ses mains se retiennent l'une l'autre. Tout à coup en voici une qui se libère et vole le long du cuir. Ouvre, soulève, force, déchire, mord. Trois bouchées dans le matière molle, poreuse, inconsistante. Madame la mère se lèche les doigts. Se pourlèche les lèvres.

Elle reste droite. Son regard se rive au sol. Mais lentement la main rampe le long de la serviette...

dimanche 30 novembre 2008

Le mort saisit le vif


Elie Cohen est mort. Ses proches, ses collègues le pleurent. "Elie Cohen est mort", m'écrit Julia. Elle l'a lu dans la rubrique nécrologique du Monde de ce jeudi matin. J'écris aussitôt à papa : "Elie Cohen est mort ??" 

"Oui, l'autre" répond-il. Elie Cohen, l'économiste, est mort. Elie Cohen, l'économiste, est vivant - Elie Cohen, l'économiste professeur à Dauphine, est mort ; Elie Cohen, l'économiste directeur de recherche au CNRS, est bien vivant.

Depuis toujours on les confond. On attribue à l'un les travaux de l'autre, on annonce l'un sur le plateau de télévision et c'est l'autre qui arrive. "Pourquoi n'ajoutez-vous pas une syllabe à vos noms - Elie C. Cohen et Elie E. Cohen, afin qu'on vous distingue ?" a suggéré papa à Elie. "Tu n'y songes pas ! s'est écrié Elie en levant les bras au ciel. Ils croieront qu'on est quatre".

Elie Cohen est mort, et Elie Cohen, le vivant, au téléphone, a une voix d'outre-tombe. Dans sa boîte aux lettres les regrets éternels s'amoncèlent ; le téléphone sonne, éploré. Depuis quarante-huit heures, il vit sa propre mort.

samedi 27 septembre 2008

Paris : Plein Soleil


Madame a sorti sa chaise sur le trottoir.

Son tailleur écarlate chauffe au soleil, ses bijoux miroitent autour de son visage. Elle profite du beau temps de ce matin de septembre.

Jambes croisées, talons hauts, Madame se fait les ongles dans une allée du bois de Boulogne.

A quelques pas, sa camionnette blanche, porte ouverte, attend.


vendredi 5 septembre 2008

Paris : chassez le naturel...

Rues suspendues, gratte-ciel massifs, vent, pluie, flots de voiture et absence d'hommes. Je déteste la Défense. J'y avance  le coeur serré par un instinct presque animal qui me dit : environnement hostile.

Sous les arbres, parmi les troncs fins plantés à intervalles égaux, sur un sol en caoutchouc, je m'arrête devant une s
cène inattendue dans ce royaume de travailleurs frénétiques : des hommes jouent à la pétanque. Ce sont les employés de l'ombre, ceux payés au smic pour surveiller les portes et nettoyer les couloirs des bureaux d'affaire. 

Le spectacle devient plus étrange encore, lorsque parmi ces joueurs en parka et jean sans forme, barbe mal rasée, teint sombre, je découvre des hommes en costume. En voici un, vêtu d'un complet bleu à fines rayures, qui attend son tour, boules à la main, patient et droit, comme à un cocktail d'affaires. Et un autre, appuyé contre un arbre, mains dans les poches, le parapluie accroché à l'avant-bras et le tissu souple de son costume épousant sa posture nonchalante, qui regarde, aussi captivé que par le cours de la Bourse,

la boule s'approcher du cochonnet.

lundi 25 août 2008

Antilles : vous faites gîte de nuit aussi ?


Trois heures de marche, de boue, de sueur et de larmes pour ce petit coin de paradis.
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samedi 23 août 2008

Morne-à-l'eau : il fait trop chaud. Trop chaud. Trop. T. p. dh...rah

Je me liquéfie depuis trois semaines dans une chambre en béton armé peinte en rouge fournaise. Une étuve. Je suis, depuis trois semaines, étendue sur ce lit encore recouvert de son plastique protecteur. Je fais l'étoile. J'ai essayé de lire Dostoïevski, j'ai laissé tomber. J'ai essayé de faire des mots croisés, j'ai laissé tombé. Je n'essaie plus de penser. Toute ma concentration passe à saisir la moindre sensation d'air ou de rafraîchissement et à la diffuser dans tout mon corps.

Dehors, les dindons gloussent, la brebis galeuse (et ce n'est pas une expression) joue dans la flaque d'eau laissée par le tuyau de douche, les poulets attendent de se faire égorger, les abats de cochon mijotent dans une soupe à la farine, les mains de la matrone sont mangés par les champignons, les moustiques se préparent pour leurs orgies nocturnes sur mon corps brûlé par le soleil. Il y a, là bas très loin dans la cuisine (10 pas, c'est trop pour moi), cachés au fond du bac à glaces, des Magnum chocolat au lait et amandes, ma seule nourriture depuis trois semaines.

Une vibration. Mon portable qui sonne ? non, une vache qui meut. 

Si seulement je pouvais m'endormir...

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vendredi 8 août 2008

dimanche 27 juillet 2008

Yalta : la chanson de geste de Tony Blair

Tony Blair, oeil de cire et teint de porcelaine, clôt le séminaire de Yalta par un long discours. Sa gestuelle suit une chorégraphie méthodique : mains ouvertes, doigts groupés en pointe, main étendue la paume vers le bas ou doigts des deux mains joints symétriquement, à la Chirac.  Pas de haussement d'épaule, pas de doigt levé, pas de main qui s'agite en l'air. Il dit "this is a problem that cannot be solved", ses doigts se joignent devant la poitrine : aucun rapport entre le propos et le geste.
Il ne s'agit pas d'une gestuelle incontrôlée, spontanée, à l'italienne, qui viendrait illustrer ou appuyer le propos. Chaque geste est un signe calculé et choisi pour ce qu'il évoque : main ouvertes, ouverture ; doigts groupés en pointe, rigueur ; main étendue, contrôle ; doigts joints symétriquement, calme.

Blair fait un discours, ses mains en font un autre. Il parle de l'intégration de l'Ukraine à l'Europe, ses mains parlent de lui.



jeudi 24 juillet 2008

Yalta : un bouton sur deux

Grand, bel homme, Mikheil Saakashvili, Président de Géorgie, passe sa main puissante dans ses épais cheveux noirs et sourit avec gourmandise aux jolies femmes, aux hommes importants et aux photographes.

Sa veste de costume est trop serrée à la taille : elle ne ferme pas entièrement et moule ses poignées d'amour.
C'est sans aucun doute un costume sur mesure. Mais Mikheil Saakashvili est trop mégalo pour accepter qu'il est plus gros qu'il ne voudrait.

dimanche 20 juillet 2008

De Berkeley à Yalta

J'ai passé trois mois dans un pays d'où je ne pensais qu'à partir. Je ne suis pas arrivée depuis cinq minutes en Ukraine que je voudrais y passer ma vie et que s'y réveille mon amour, trop oublié depuis mon dernier voyage en Russie, des pays slaves.

mardi 24 juin 2008

Los Angeles : Pantagruel Men


Ils mangent. Penchés sur la table, la bouchée pas encore terminée, ils en enfournent une autre. Leur langue est épaissie de sauce, de morceaux de viande et de salade sommairement mâchés. Ca tombe sur la table. Ils ramassent de leurs doigts boudinés. Hamburgers. French fries. Onion rings. Chicken wings. Ils engouffrent sans répis. Leurs joues sont gonflées, leur peau est tendue sous la poussée toujours plus importante d'une graisse compacte. Soda. Milkshake. Ce n'est jamais assez. Ce n'est jamais trop. Ce sont des puits sans fond. Des machines à ingurgiter. Qu'est-ce qu'ils trouvent donc dans toute cette bouffe ?

En guise d'illustration, un restaurant de cocagne en Roumanie

dimanche 22 juin 2008

Los Angeles : Hollywood is overrated

Sous le porche d'un pavillon blanc dans les hills chics de Los Angeles, deux jeunes garçons discutent sur fond de ciel noir, chacun appuyé contre une poutre, face à face. Vieilles godasses au cuir râpé, pantalon moulant à la couleur fânée, chemise country en coton épais. Ils parlent d'indie rock et d'artistes underground. Ils fument de la marijuana achetée en pharmacie sur ordonnance du médecin.

Les filles sont à l'intérieur, elles se préparent. L'une d'elle sort. Elle porte une mini jupe-salopette qui lui remonte jusque sous les seins. "Wow" dit l'un des deux aspirants artistes.  "Oh, thanks, but....it's too tight. I don't like when one can see my curves." La fille est faite dans un cube. En revanche, ses seins débordent, et son tee-shirt est transparent.
Une autre sort. Elle porte une robe-bustier extrêmement courte. "Have you ever heard me play saw ? I'm gonna go get my saw". Elle retourne à l'intérieur et revient quelques secondes après avec dans une main un archet, et de l'autre une scie. Elle s'assied sur les marches du porche, coince la scie entre ses cuisses, montre sa culotte à tout le monde et, concentrée, inspirée, fait geindre sa scie à bois avec délectation.


lundi 16 juin 2008

Berkeley : retrouvailles entre cousins !


Paul est venu de la Sonoma Valley, Emi est venue de Mexico, et on s'est tous retrouvés à San Francisco pour le North Beach Festival...





mardi 10 juin 2008

San Francisco : des femmes qu'on dit perdues


Depuis le balcon VIP du Ruby Skie, San Francisco, je regarde la foule bouger en rythme sous les éclairs de lumière. De chaque côté de la piste, sur un podium, une gogo danceuse exécute sa chorégraphie sinueuse, le regard et le geste incitateur.
Dans une loge du mur qui surplombe la piste, protégées par une vitre sur laquelle elles s'appuient lorsqu'elles se contorsionnent, deux autres s'amusent à un duo improvisé. Elles ne laissent pas d'offrir au regard des positions langoureuses ; mais la distance, la vitre, semblent les rendre un peu plus libres, un peu moins attentives, et parfois leurs fantaisies semblent indiquer qu'elles ont oublié qu'on les regarde.

En Russie, n'importe quelle boîte de nuit a ses gogo danceuses. Elles font partie du décor. On les regarde en passant ; elles font leur travail et s'en vont. Non pas lubriques ou vulgaires - dénudées, impudiques, certes, mais leur regard est froid, leurs gestes sans âme : indifférentes au désir qu'elles suscitent, vides de toute concupiscence, elles enchaînent les figures, consciencieuses, professionnelles. Autrement plus lubriques sont les femmes célibataires qui, sur la piste, tentent d'attirer le regard des hommes attablés.
Parfois seulement leur regard s'allume - de fierté, lorsqu'elles ont réussi une démonstration de souplesse pour laquelle elles on dû tant s'entraîner ; au gré d'une contorsion, lorsque leurs yeux croisent ceux de quelque amie, spectatrice amusée, à laquelle elles jettent des coups d'oeils clairs, complices et ironiques.



cette photo-là vient d'un club à Londres... mais c'est kif kif

mardi 27 mai 2008

Oublis

J'en ai pas mal à mon palmarès. Voyons...florilège :

- Le jour de l'oral d'anglais au baccalauréat, oublier d'apporter mes textes d'anglais ; c'est ainsi que j'ai raté la mention TB.
- Après deux mois de séparation, oublier d'aller chercher mon copain à l'aéroport ; c'est ainsi que nous avons rompu.
- Essayer de faire entrer en douce mon copain chez moi pendant que ma mère dort, et descendre le chercher en oubliant les clés ; c'est ainsi que maman a rencontré S***.
- A Bruxelles, sortir fêter le nouvel an en oubliant les clés à l'intérieur ; c'est ainsi que l'appartement de papa a été cambriolé.
- Acheter un aller-retour pour Londres en oubliant de vérifier la date ; c'est ainsi que je me suis trouvée avec 4 billets pour 3 jours.
- Oublier l'oubli ci-dessus, et acheter un aller-retour pour Los Angeles en oubliant de vérifier la date ; c'est ainsi qu'au lieu de partir dans deux jours, je pars dans un mois.

La liste se rallongera à mesure que les souvenirs vont revenir, mais pour l'instant j'ai oublié.

dimanche 25 mai 2008

Berkeley : cultural misunderstanding

UC Berkeley se vide. C'est la dernière journée des graduations, et d'étranges chauve-souris à chapeau plat , cordon jaune à la tempe, errent dans les allées boisées ; ils ont le teint blafard des studieux, mais aujourd'hui ils portent le dos droit et le regard fier.

J'ai rendez-vous au BRIE office, numéro 2234, avec le professeur Zysman. Il m'a dit  : "passez dans l'après-midi".

5 heures sonnent du haut du campanile - c'est bon, j'ai le temps. Le BRIE Office est situé à l'extrémité de UC Berkeley, c'est-à-dire tout en haut de la colline. Je descends de mon vélo, les joues rouges et les jambes tremblantes.
Je fais le tour du bâtiment. On dirait une vieille chaumière, perdue au coeur de la forêt. Je frappe à toutes les portes, regarde à travers les fenêtres poussiéreuses. Le bois grince ; une lumière brille faiblement dans une des pièces. Mais pas âme qui vive - hors les écureils qui montent et descendent les escaliers. Je m'attends à tout moment à voir surgir le nez crochu de babaïaga.   

Je traverse la rue jusqu'à l'International House. Au bas des escaliers les trucks remplis de valises, de lampes et de cartons s'alignent. Je vais me renseigner à l'accueil :
"- What is "afternoon" for you ?
- What do you mean ?" Derrière son comptoir, le barbu rigole.
"- When does it end ?
- Well, I would say at 5...yeah, at 5 I would start to say good evening."

Pour une fois, ce n'est pas moi qui suis en retard, mais les Etats-Unis qui sont en avance.

jeudi 22 mai 2008

Berkeley : qu'est-ce que j'ai mal fait ?

Je décide de me faire la cuisine pour déjeuner. Mais pas une bruschetta. Depuis trois jours je ne mange que des bruschetta, je fatigue. Non : quelque chose avec des mélanges, des trucs qu'on fait revenir à la poële, des étapes - de la cuisine compliquée, comme les autres gens la font.

J'ai en tête la recette des pâtes a la carbonara que j'ai goûtées en Italie : pas de crème fraîche, l'oeuf est cuit à la poêle comme une omelette, de l'ail, de l'huile, du sel, et pas de lardons, mais de fines lamelles de jambon fumé. Tellement meilleur. Depuis un an, chaque (rare) fois où je me mets à faire la cuisine, c'est pour essayer d'obtenir un résultat semblable. Je laisse à ceux qui ont eu l'occasion de goûter mes pâtes a la carbonara le soin d'évaluer combien je suis loin du but.

Tiens, pas de pâtes. Ca, par exemple...Bon, ce sera des a la carbonara sans pâtes, alors. Je mets la poêle sur le feu, je verse l'huile. Je coupe en fines rondelles de petites gousses d'ail. Tiens, un truc vert...ah, c'est un germe. Je l'enlève, on ne sait jamais. Jettée dans la poêle, l'ail vire au noir. J'enlève avec la spatule les morceaux trop brûlés. Pendant une seconde je me demande si je suis sûre de mon coup. Je casse deux oeufs dont je ne connais pas la date de péremption, et je mélange le tout. Ca n'a pas franchement une tête hospitalière, mais on verra bien.

Voilà, c'est cuit.

Je regarde le contenu de la casserole ; je regarde autour de moi. Il y a comme un brouillard dans la cuisine, et ça sent l'ail jusque dans les fleurs. Quant au contenu de la poêle...

J'ai ri toute seule pendant dix minutes. Je me suis calmée, mais quand j'ai goûté à ma cuisine, je suis repartie de plus belle.

I think I'm gonna stick to Yara's cuisine.

mardi 20 mai 2008

Ca prend du temps parfois...

Gambetta dit à Jules Ferry : "vous êtes comme un buisson de roses où il n'y aurait que des épines".
Et Jules Ferry a répondu : "mes roses sont en dedans".

samedi 17 mai 2008

Berkeley : happy birthday myself

Des nouvelles de moi, puisqu'au départ ce blog est fait pour ça :
"Je vais bien, ma température est de 37,5..." (pardon, private joke). Je passe ma vie sur internet, soit pour l'ONG pour laquelle je travaille, soit pour parler avec ma famille (ou quelqu'un d'autre), soit pour écrire sur mon blog (vous imaginez alors si je devais écrire tous les jours !). Lorsque je ne suis pas sur internet, soit je bronze dans le jardin en lisant "Nonprofit kit for dummies", soit je vais à la danse en vélo, soit j'apprends à cuisiner (n'en espérez pas trop cependant), soit je regarde la télé (quoi, c'est bon pour l'anglais !).
J'aimerais bien qu'on me dise quand mon cousin Paul viendra me rejoindre ?







(photo : mon bureau, avec à gauche le bouquet envoyé par mes parents au-dessus des océans, baleines, orangs-outangs et kangourous, et au milieu celui offert au réveil par Xochitl et Yara. Sur le bureau, mon meilleur ami l'ordinateur)

jeudi 15 mai 2008

San Francisco : en joute sur un même terrain

Toutes deux grandes, minces, blondes, élégantes. On dirait deux amies, deux lycéennes.

C'est une mère et sa fille.

"Un gentilhomme qui a trente-cinq ans, il n'est pas temps qu'il fasse place à son fils qui en a vingt : il est lui-même en train de paraître (...). Et à celui-là peut servir justement cette réponse, que les pères ont ordinairement à la bouche : je ne me veux pas dépouiller, devant que d'aller me coucher".  Montaigne, Essais II, 8

mercredi 14 mai 2008

Berkeley : à trois jours de mon anniversaire......

Dans la grande salle, de petites indiennes à longues tresses noires répètent une danse traditionnelle. Les mains jointes, pieds nus, elles marquent le rythme de leurs talons, zélées, un peu perdues parfois. Je les regarde amusée en attendant le début de mon cours de danse.
Elles remarquent ma présence et me lancent de brefs coups d'oeil, lorsque la chorégraphie leur permet. "Il y a une grande qui nous regarde" pensent-elles. Elles ont le regard timide et admiratif que j'avais encore il n'y a pas si longtemps. J'ai l'impression de me voir. Elles doivent avoir 8, 10 ans. C'est moi.
Pour elles je suis "une grande". A des millénaires d'elles. Elles ont encore intact, devant elles, le trésor que je suis en train d'épuiser goutte à goutte. Quand elles y accèderont, je serai loin, sans moyen d'y revenir.


Sales mioches.

mardi 13 mai 2008

Berkeley : vivons heureux

"Aaaaah, où est mon verre ?" s'écrie mon oncle Francis avec sa voix d'ogre en entrant dans ma chambre. "Je me saoûle tous les six mois, c'est aujourd'hui".
Et il repart.





















(Francis et Abuelita)

dimanche 11 mai 2008

Berkeley : Xochitl et le jardin du voisin

Une paire de ciseaux cachés dans son dos, Xochitl me fait signe de la suivre : "on va aller couper des fleurs chez l'ami de Francis". J'ouvre de gros yeux. "Mais...on a le droit ? - Ne t'inquiètes pas !" me dit Xochitl. Tandis que nous traversons la rue, elle me rassure : "c'est l'ami de Francis...c'est du gâchis elles vont pourrir...personne n'en profite...C'est la nature...elles sont tellement belles...on ne va pas en prendre beaucoup."

Dans le noir, elle tranche dans le magnifique buisson de roses rouges qui décore l'entrée de la maison : "c'est pas les bons ciseaux pour faire ça". Elle continue à me rassurer : "regarde, il y en a tellement...c'est l'ami de Francis... il n'est pas là..." Elle s'interrompt : "mais ça sent la menthe !" Elle regarde à ses pieds : "mais oui, bien sûr !" Elle en attrape une pleine poignée : "de la bonne, en plus !" Nous repartons toutes les deux les mains pleines.

"On n'achètera plus jamais de menthe !" annonce-t-elle triomphalement à son mari en rentrant à la maison. Il hoche la tête, fronce les sourcils :

"ah, elle est encore allée piquer des fleurs chez le voisin..."

Pour les oreilles

Bach, Cantate BWV 51, Jauchzet Gott in allen Landen, air "Hochster". Si seulement je savais de qui est cette interprétation...

Spéciale dédicace à ma tante Martine

samedi 10 mai 2008

Nicaragua : trois petits boum et puis s'en vont

La semaine dernière, j'attendais Yara dans un parking de San Francisco pendant qu'elle passait son code. Elle revient en sautillant : "Je l'ai eu ! je n'ai fait que deux fautes ! J'y crois pas ! Je l'ai !" Elle s'assied au volant, démarre, et BOUM.
La voiture monte et retombe d'un coup. "Mais Yara, il y a un plot devant, il fallait sortir en marche arrière !" "Ah mais je ne savais pas...bon je recule ou j'avance maintenant ?" Elle avance. BOUM. Et nous sortons du parking à contresens.

Yara en voiture, c'est beaucoup de calages et la plupart des rues en sens inverse.

Mais ce n'est rien comparé à son père.

Il fait nuit, nous rentrons à Managua, sains et saufs malgré les multiples freinages, évitages de chiens, renoncements à doubler qui ont rythmé la route. La voiture est pleine des fruits récoltés dans le jardin de Chinendega. Francis parle, parle, parle.

"- Je pense donc que la situation politique actuelle...
- Toppe, papa, toppe !" crie Xochitl. BOUM.

Les fruits derrière jouent des castagnettes.
"Pardon, je ne l'avais pas vu. Donc, la situation politique actuelle....

BOUM.

Les noix de coco nous tombent dessus.
"- Mais papa, tu ne vois pas qu'il y a des dos d'âne ?
- Non, désolé. De mon temps, on appelait ça des gendarmes endormis, on pouvait rouler sur eux sans qu'ils nous tirent de..."

BOUM.

"- Francis, t'es nul au volant !
- Ah, et pourtant il y a pas mal de commandants révolutionnaires qui voulaient m'engager comme chauffeur quand...
- Oui amor, dit Xochitl, et il y a aussi ta soeur qui a toujours dit que si tu voulais faire avorter ta copine, il suffisait que tu l'emmènes faire un tour en voiture."




mercredi 7 mai 2008

Nicaragua : Oli, oli, que me has dado ?


Au début des années 30, Oliviero Castañeda, bel homme, jeune, distingué, petite moustache, pattes et cheveux noirs gominés en arrière comme le veut la mode de l'époque, arrive dans la ville de Leon, Nicaragua, avec l'ambition de refaire sa vie après les bourdes qui lui ont coûté sa carrière d'avocat et l'ont forcé à s'exiler loin de son pays.

Il n'a plus un sou en poche, ne connaît personne, mais il a le don de plaire. Un homme rencontré par hasard le prend en amitié, lui offre un emploi dans sa ferme et une chambre dans sa maison, un bel hôtel de la rue principale. Oliviero accepte.

Dans la maison, il y a la femme, la fille, les deux cousines, l'amie qui leur rend régulièrement visite.
Dans la chambre d'Oliviero, dans son lit, il y a la femme, puis la fille, puis la cousine, puis l'autre, puis l'amie.

Chacune, en quittant la chambre, met un doigt sur la bouche : "que personne n'en sache rien". Oliviero se tait.

Et à chacune, pendant un mois, chaque jour, il donne à boire du poison. L'une après l'autre, en quelques semaines, elles meurent. Il est arrêté, mis en procès. Il décide d'être son propre avocat, défend son cas et est acquitté. Libre, il quitte la ville de Leon et disparaît.


Soixante-dix-huit ans après, dans la ville de Leon, Nicaragua, Julito Castañeda, fils de Julio Castañeda, se prépare pour sortir. Il passe un dernier coup de peigne dans ses cheveux noirs, lisse ses pattes, caresse sa petite moustache. Evidemment, il a entendu parler d'Oliviero Castañeda, comme tout le monde au Nicaragua. On a fait des chansons sur lui. Quant à savoir s'ils sont de la même famille...L'homme est devenu une légende. On ne sait même plus trop s'il a vraiment existé.

Il enfile une chemise blanche et part rejoindre ses amis dans un bar qui vient d'ouvrir, aménagé dans un ancien hôtel bourgeois de la rue principale.

Il n'est pas assis depuis cinq minutes qu'il remarque une vieille dame à l'autre bout de la salle. Le dos au bar, elle le regarde avec insistance. C'est comme si son regard traversait la foule pour arriver droit sur lui. Impossible d'y échapper.

Elle s'approche. Elle est maintenant au milieu de la salle. Quelques minutes, et elle est à la table d'à côté, à quelques mètres de lui.

Il finit par se tourner vers elle.
"- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Comment tu t'appelles ?
- Pourquoi ?
- Dis-moi comment tu t'appelles.
- Julio.
- Non, ton nom.
- Castañeda."
Elle hoche la tête : "je le savais". Elle demande une preuve, il lui montre sa carte d'identité. "Alors...tu es vraiment lui !" Il ne comprend pas. "Viens avec moi".

Elle lui fait traverser la salle jusqu'à une petite pièce. Dans l'hôtel entièrement modernisé, elle est la seule inchangée, intact dans son goût de l'entre-deux-guerres. Accroché au mur du fond, il y a un grand tableau, recouvert d'un drap noir.
Elle le soulève.

"Est-ce que tu te reconnais ?"
Julio reste bouche bée. Il y a peut-être cette légère courbe au nez, peut-être le menton est-il un peu trop long. Mais c'est bien lui. Comme s'il se regardait dans un miroir.
"Mais...c'est qui ?"
"Oliviero Castañeda".


Julio rentre chez lui, se coupe les pattes et rase sa moustache.


mardi 6 mai 2008

Chinendega : retrouvailles

Il y a l'arrière-grand-mère, ses trois enfants, sa douzaine de petits-enfants, sa multitude d'arrière-petits-enfants. Il y a les épouses de 40 ans cadettes de leurs maris, il y a les nouveaux-nés, les perdus de vue, les "comme tu as grandi" ; il y a même le fils, inattendu, inespéré, qui baisse les armes le temps d'une fête après deux ans d'absence. Quatorze voitures sont venues du Guatemala, le reste est venu du Mexique, du Nicaragua, de Californie, du Brésil.

Les Castañeda, exilés, dispersés depuis la révolution au Guatemala, se retrouvent à Chinendega, Nicaragua, pour les 50 ans de Julio, leur petit-fils, fils, frère, oncle, père et cousin.

On dîne, on rit, on danse. Abuelita, l'arrière-grand-mère, sur ses tout petits pieds, sautille dans les bras de ses arrière-petits-enfants ; les tantes montrent le cha cha cha aux nièces, les cousins se remémorent leurs amours avec telle cousine qui leur a tout appris.

Carmen n'écoute que d'une oreille.
C'est la mère de Xochitl. Elle est assise à côté de Francis. Il parle, mentionne une date. "Le 17...c'était le jour de mon mari" dit-elle soudain. Un voile tombe sur son visage, lui fait baisser la tête et les yeux. Elle ne dit plus rien et n'écoute plus du tout.

On sue, on se dénude, on se trémousse sans peur du ridicule. Il fait une chaleur d'étuve. On boit du rhum "Flor de Caña" et des noix de coco cueillies dans les arbres du jardin, on dévore du porc nourri aux cacahuètes et des mangues grosses comme des aubergines.

Appuyée d'une main au mur, la tête légèrement en avant, Carmen pose sur la piste de danse des yeux incrédules, comme étonnés d'être là, et aveugles - elle ne remarque même pas qu'elle est en train de regarder des travestis se dénuder sur une chorégraphie grostesque. Elle fait semblant de regarder, tout comme elle fait semblant de sourire, de parler, de donner une présence à son regard quand quelqu'un s'adresse à elle. Elle fait un effort, mais dès qu'on la laisse seule, elle s'oublie dans ses pensées.

Etrangère à ce qui l'entoure, elle pense à celui qu'elle ne retrouvera pas.

lundi 5 mai 2008

San Juan del Sur : Tropiques

Pas de  jungle verdoyante, pas de grasse floraison. Les arbres maigres, poussiéreux, coiffent les monts de leurs courtes silhouettes disparates ; les forêts, d'un ocre terne, achèvent de mourir au soleil. Dans la rue, pas de danses ni de cris, pas de couleurs éclatantes. Tout semble avoir été passé à la poudre monochrome des chemins de terre. Les gens, ni curieux ni hostiles, mènent leur vie en silence sur le pas de leur porte, indifférents aux passants. A la plage, on garde ses habits, même lorsqu'on se baigne.
Ni joie ni misère. Le silence.




samedi 3 mai 2008

San Juan del Sur : et au milieu coule le Rubicon


L'ancienne présidente du Nicaragua, Violetta Chamorro, première femme président au monde, veuve du journaliste politique dont l'assassinat a déclenché la révolution, a eu quatre enfants. Deux fils, deux filles. Un fils et une fille l'ont appuyée pendant sa présidence, les deux autres ont pris leurs distances en réclamant une politique plus à gauche. Tous sont restés très actifs dans la vie politique du pays.

Elle leur a légué sa maison à San Juan del Sur. Ils l'ont détruite pour en reconstruire une divisée transversalement en quatre parties. Quatre parties de superficie rigoureusement égale, avec vue sur la mer d'un côté et accès à la piscine de l'autre.
Un chemin de gravier troue le milieu de la maison.
D'un côté du chemin habitent le fils et la fille qui ont opté pour une politique plus sociale. De l'autre habitent le fils et la fille qui ont préféré la politique conservatrice.
D'un côté du chemin, le mari de la fille vient déjeuner chez le fils, sa femme et leurs amis. Au même moment, de l'autre, la fille et sa belle-soeur déjeunent.
Ceux à gauche vont à la mer quand ceux à droite sont au bord de la piscine.
Et tandis qu'à gauche, chez le fils, la cuisinière, magnifique jeune femme, porte avec humour un tablier orange fluo à l'effigie du beau-frère, candidat aux dernières élections présidentielles - avec comme credo "je suis moche, mais je veux un beau Nicaragua" -, à droite, la vieille domestique, vêtue d'une robe à carreaux bleue et blanche et d'un tablier assorti, apporte, sans faire de bruit, une orangeade à sa patrone au bord de la piscine.

vendredi 2 mai 2008

Sur la route de San Juan

La route est longue jusqu'à San Juan del Sur, tout au Sud du Nicaragua, à la frontière avec la Costa Rica. Le réseau de chemin de fer a été supprimé il y a plusieurs années. Un chauffeur est venu nous chercher. Il fait nuit.
Le long de la route s'alignent des bicoques, presque des bidonvilles. Simples cubes de tôle ou de bois posés au bord du chemin, percés sur un ou deux murs pour créer des courants d'air, éclairés d'une seule ampoule, parfois décorés d'un linge terne pendu à des cordes détendues, ils me laissent apercevoir une vie que, malgré mes efforts, je ne peux pas me représenter.

jeudi 1 mai 2008

Nicaragua : l'absente de tout bouquet

Elle nous accueille, nous envahit dès la sortie de l'avion. Epaisse, âpre et impossible à identifier. Quelle plante, quel arbre inconnu peut bien émaner cette odeur ? Elle sature les couloirs, les immenses halls de l'aéroport, elle imprègne déjà mes habits. Elle change, subitement, et l'arôme que je croyais avoir identifié disparaît pour laisser place à une note plus douce ou plus âpre.

C'est un amalgame de bois embrasé, de feuilles et d'épices macérées, de parfums lourds, de pisse et de sueur humaine.

C'est beaucoup d'autres choses encore, comme si toute la nature, tous les êtres, tous les objets s'étaient mis à exalter leur essence, et à se battre, dans l'espace trop étroit, surchargé de l'air, pour la domination.

Bienvenue à Managua, Nicaragua.

mercredi 30 avril 2008

San Francisco : Amen

Il y a une pub qui passe à la télé pour "How can I imagine", le CD des American Christians à seulement 19,99$.
Inclus dans l'album, les titres God is Awesome, God is in Control et Only the Christ.




mardi 29 avril 2008

Berkeley : à l'ombre des jardinières en sueur

Cinq femme qui n'ont de féminin que le nom. Pantalons larges, imprimés militaires, ceinture qui coupe le ventre en deux bouées, bras tout-puissants, cheveux ras, grosses chaussures et baseball hat. A leurs pieds, cinq pots de fleurs maigres allignés le long de l'étroite parcelle de gazon qui borde le trottoir. Tête baissée, les femmes réfléchissent.

Comment vont-elles placer les fleurs ? A travers le bruit de fouet que fait la corde à sauter de Yara sur le pavement du chemin, je les entend qui se concertent de l'autre côté de la rue. Brainstorming. Le camion est là avec tous les ustensiles, la vieille dame propriétaire les écoute religieusement, appuyée sur sa cane. Les mains noueuses sont enfoncées dans les hanches épaisses. On se déplace, on inspecte, on change d'angle de vue, on tente d'imaginer. Quelques phrases surgissent, prononcées d'une voix de stentor. "That's what I'm trying to figure out", "I'm very good at what I do".

Au bout d'une heure on se disperse, la décision est trop importante pour la prendre de manière si légère.

lundi 28 avril 2008

Berkeley : how far can you go ?

Sur le chemin de l'acuponcteur, Francis me dépose avenue Martin Luther King. "Continue tout droit, tu finiras par trouver un magasin de vélos".

Numéro 1504, numéro 1566, numéro 1628. Le long du trottoir arboré, les maisons se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque propriétaire, chaque famille a voulu, dans la petite parcelle rectiligne qui lui est alouée, imprimer son caractère, ses goûts, son univers. Certaines maisons sont construites au fond du jardin, comme une chaumière perdue dans les bois ; d'autres, en américaines fières et conquerrantes, imposent leur porche victorien au bord du chemin ; il y en a en bois, en béton, peintes en blanc, bleu, rose, miniaturistes, coquettes, obèses, familiales, mondaines ; des carrées, des rectangulaires, des longues, des étroites, mais toutes comprises dans le cube que forme la parcelle au sol et la limite de hauteur sous les toits.

Numéro 1786, numéro 1808. Toujours pas de magasin de vélo en vue, le soleil commence à frapper fort, et je me mets à regretter d'avoir mis un pull en laine et de ne pas avoir pris de bouteille d'eau. Les jardins rivalisent d'exubérance, l'herbe est grasse, les arbres s'élancent vers le ciel et les fils électriques, les buissons croulent sous les fleurs largement ouvertes. Chaque centimètre d'herbe est exploité, il a droit à tout l'amour et tout le temps libre de la maîtresse de maison, et les jardins s'épanouissent avec fierté et ostentation comme des enfants gâtés et généreusement arrosés.

Numéro 2024, numéro 2120. Le frottement de mes espadrilles contre mes plantes de pied commence à me brûler, ma bouche est sèche, mon pull me démange. Je me mets à rêver de la fraîcheur du magasin de vélo, sa pénombre, l'éclat froid de ses chromes, l'eau pure de ses gourdes. J'ai l'impression de me retrouver cinq ans en arrière, lorsque, perdue à Los Angeles, j'ai erré pendant trois quarts d'heures sur un trottoir étroit et sans arbres, au bord d'une route à six voies encombrée de 4x4, la bouche sèche comme le désert du Colorado, et la tête pleine de jurons et d'imprécations contre ce pays qui construisait des kilomètres de trottoirs sans qu'il y ait jamais, jamais, personne dessus à qui demander son chemin.

Numéro 2230, 2356. Les immeubles bas et les larges bâtiments administratifs ont remplacé les maisonnées. Une question revient sans cesse : "jusqu'où va ta confiance en ton oncle ?" Il a peut-être mal évalué les distances, peut-être suis-je passée devant - "jusqu'où va ta confiance en ton oncle ?" C'est peut-être un bizutage ? Une façon de pousser l'oiseau hors du nid ? "jusqu'où va ta confiance en ton oncle ?" Une boutique, j'entre, je demande : "do you know a bicycle shop around here ?" On me dit de retourner sur mes pas, de prendre à gauche dans une rue perpendiculaire, de passer trois pâtés de maison, de tourner à droite puis à gauche.


"Jusqu'où va ta confiance en ton oncle ?" - Jusqu'au numéro 2498.

vendredi 25 avril 2008

Berkeley : en bruit de fond

L'un est un perroquet blanc et jaune à joues rouges, si vieux que son bec a l'air d'être fait en corne de pieds. Ses cris ressemblent au jappement d'une souris tant il est enroué, comme si sa voix avait déjà un pied dans la tombe. Il passe sa journée à monter et descendre le long des barreaux de sa cage en s'aidant de son bec comme d'une troisième patte. Il ne fait de bruit que quand on s'approche. Alors on le laisse tranquille.

L'autre est un inséparable séparé depuis un an de sa belle et complètement fou. Il reste plongé pendant des heures dans le silence et l'apathie, puis tout à coup, sans qu'aucune raison apparente puisse l'expliquer, se met à crier, à roucouler, à piailler, à glousser, à gémir, à voleter partout dans sa minuscule cage, à manger son perchoir. Il inspire des pulsions meurtrières à quiconque l'approche. Francis lui marmonne : "un jour, je vais t'étrangler".

Il ne doit sa vie qu'à Xochitl.

Il n'a même plus de prénom.

mercredi 23 avril 2008

Berkeley : le jardin de Xochitl

Après quelques jours en demi-teinte, le beau temps est de retour. Je suis assise à la table à manger, devant les grandes fenêtres qui ouvrent sur le balcon profus de couleurs et d'odeurs. Le soleil est tout en haut. Sur le rideau de verdure que forment les grands arbres sombres du jardin, se détache un écureil, la queue ébouriffée et légère comme les aigrettes d'un pissenlit. Il court le long de la rembarde du balcon, sautille parmis les fleurs écarlates, disparaît en partie, et, la tête en bas, le nez fureteur, s'aggripe aux poutres de ses petites pates roses, fragiles et acérées.

samedi 19 avril 2008

brève

J'ai mon billet pour le Nicaraguaaaaaaaaaaaa !!!!!!

vendredi 18 avril 2008

Berkeley : au supermarché

Yara et moi allons chez Trader Joe faire les courses - meme que c'est elle qui conduit, comme une grande.

Assises chacune dans une sorte de petite moto-voiture hybride, une main sur le volant et l'autre qui furete dans les rayons du supermarche, deux femmes discutent comme si elles etaient au salon de the. L'une d'elle a sa fille d'une dizaine d'annee sur les genoux, qui papote de sa voix suraigue, indifferente au fait que personne ne l'ecoute.
Je demande a Yara si ce sont des handicapees, pour ainsi faire leurs courses en voiturette dans un supermarche de la taille d'un franprix. Mais non. Sur le devant de la voiturette, accroche au panier a courses, il y a un ecriteau : "For our valued clients who would like a lift - Trader Joe, Because We Care". C'est bien connu, les jambes n'aiment pas marcher.

Yara et moi discutons en francais. Au detour d'un rayon un homme qui nous suivait depuis quelques minutes nous saute litteralement dessus : "vous etes francaises, nous aussi, on est la depuis 5 mois, on vient de Nevers". La France a l'air de lui manquer, parce qu'il ne nous lache plus, nous raconte sa vie, et Yara, a l'americaine, l'encourage : "ah ! C'est interessant ! Vraiment ? C'est genial !"   Tout de meme, on commence a faire marche arriere, et Yara tire discretement a elle notre caddi, sur lequel l'homme a carrement pose son panier, et qu'il finit par aggriper dans un dernier spasme de naufrage, sentant que nous nous appretons a prendre conge de lui et de sa femme mal fagotee.
On finit par s'en debarrasser.

Et devinez quel avait ete le sujet de conversation ? Voyons, quand quatre francais se rencontrent dans un supermarche de Californie, ils parlent de....fromage.

mercredi 16 avril 2008

Dans l'avion pour SF

Départ chaotique, comme toujours avec moi. J'ai mon avion à la dernière minute, avec dans ma valise et dans mes sacs beaucoup de choses inutiles et trop de choses oubliées.

Je m'endors presque immediatement. Pendant un mois j'ai travaillé la nuit, j'ai pris l'habitude de m'endormir à la lumière du soleil.

Lorsque je me réveille nous survolons le Groenland. D'immenses plaques de glace s'étendent, plates comme des galets, irrisées par le soleil, sillonnées par l'éclair sombre de la mer. Un peu plus loin, des montagnes basses, duveteuses, montrent leurs côtes striées de gris. Elles ressemblent à la carcasse d'une baleine échouée. Les nuages, d'un blanc sale, s'y mêlent.

Dans l'avion l'ambiance est à la joyeuse impunité. On s'enjambe pour accéder au couloir, une petite fille blonde et dodue se déshabille et découvre les merveilles de son nombril en souriant poliment aux passants tandis que ses parents ronflent.

Il reste 5h de voyage. Je me rendors. Lorsque je rouvre les yeux, les montagnes rocheuses, saupoudrées de neige, frippées comme une peau de vieille, s'étendent jusqu'à l'horizon. C'est alors que je me dis "j'ai donc fini par partir".


Et voici San Francisco, avec la geométrie dansante de ses suburbs le long des autoroutes, avec son soleil dense, et seulement là-bas, aux abords des plages, les nuages qui s'entassent au-dessus de la mer comme des moutons.

Welcome to the United States of America

C'est bientôt mon tour. Devant moi, de l'autre côté de la ligne jaune, le douanier finit de prendre les empreintes d'un couple de Français sans histoires. Le douanier me regarde avec insistance. Je me dis qu'il me fait les yeux doux.

J'arrive devant lui. Il me fait poser les quatre doigts de la main droite, puis de la main gauche, puis les deux pouces sur un petite machine, et me demande d'enlever mes lunettes pour prendre en photo mon oeil.


Et il se met à me poser des questions. Pourquoi je viens aux US ? pour combien de temps ? Chez qui ? Son nom ? Sa profession ? La mienne ? Mon salaire mensuel ? La date de fin d'année scolaire ? J'ai à peine le temps de répondre à l'une qu'il est déjà passé à la suivante. Et il note tout ce que je dis, surtout mes hésitations.


Il griffonne un chiffre sur mon formulaire. Ce n'est pas le même que pour le couple qui me précédait. Et il ne m'envoie pas au même endroit qu'eux, mais à un second bureau des douanes, au bout d'un couloir, pour "further questions".
On me demande de mettre mon passeport dans un petit casier et d'aller m'asseoir. Il y a une vieille dame chinoise, accompagnée de son mari handicapé, qui tente d'expliquer quelque chose au douanier. Sans lever les yeux du clavier, celui-ci l'interrompt : "m'am, I don't speak your language, so go back to your seat". Un agent vient la voir, lui demande "show me your other passports - passports - PASSPORTS", la dame lui répond en chinois. Chacun s'entête dans sa langue.



Dans la salle, il y a des indiens, des mexicains, des chinois, il y a des hommes en robe bleue, turban et longue barbe noire qui viennent d'entrer, et puis il y a moi. J'attends mon tour en énumérant mes péchés.

On m'appelle enfin. Second interrogatoire, encore plus fouillé. Le douanier finit par savoir des choses dont je ne parle d'ordinaire jamais. Je sens que si je n'entre pas dans les détails, ils me renverront en France.


Enfin on me laisse passer. Je récupère ma valise, la dernière sur le tapis roulant, et je sors de l'aéroport. Je retrouve Yara toute bronzée et Xochitl qui, quand je lui explique pourquoi j'ai mis tellement de temps, me dit immédiatement : "il fallait cacher ça" en montrant le petit suçon que j'ai au cou. "La moindre anomalie, et tu es suspecte".

Si j'avais su, je me serais présentée avec un suçon encore plus gros.