Il n'a plus un sou en poche, ne connaît personne, mais il a le don de plaire. Un homme rencontré par hasard le prend en amitié, lui offre un emploi dans sa ferme et une chambre dans sa maison, un bel hôtel de la rue principale. Oliviero accepte.
Dans la maison, il y a la femme, la fille, les deux cousines, l'amie qui leur rend régulièrement visite.
Dans la chambre d'Oliviero, dans son lit, il y a la femme, puis la fille, puis la cousine, puis l'autre, puis l'amie.
Chacune, en quittant la chambre, met un doigt sur la bouche : "que personne n'en sache rien". Oliviero se tait.
Et à chacune, pendant un mois, chaque jour, il donne à boire du poison. L'une après l'autre, en quelques semaines, elles meurent. Il est arrêté, mis en procès. Il décide d'être son propre avocat, défend son cas et est acquitté. Libre, il quitte la ville de Leon et disparaît.
Soixante-dix-huit ans après, dans la ville de Leon, Nicaragua, Julito Castañeda, fils de Julio Castañeda, se prépare pour sortir. Il passe un dernier coup de peigne dans ses cheveux noirs, lisse ses pattes, caresse sa petite moustache. Evidemment, il a entendu parler d'Oliviero Castañeda, comme tout le monde au Nicaragua. On a fait des chansons sur lui. Quant à savoir s'ils sont de la même famille...L'homme est devenu une légende. On ne sait même plus trop s'il a vraiment existé.
Il enfile une chemise blanche et part rejoindre ses amis dans un bar qui vient d'ouvrir, aménagé dans un ancien hôtel bourgeois de la rue principale.
Il n'est pas assis depuis cinq minutes qu'il remarque une vieille dame à l'autre bout de la salle. Le dos au bar, elle le regarde avec insistance. C'est comme si son regard traversait la foule pour arriver droit sur lui. Impossible d'y échapper.
Elle s'approche. Elle est maintenant au milieu de la salle. Quelques minutes, et elle est à la table d'à côté, à quelques mètres de lui.
Il finit par se tourner vers elle.
"- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Comment tu t'appelles ?
- Pourquoi ?
- Dis-moi comment tu t'appelles.
- Julio.
- Non, ton nom.
- Castañeda."
Elle hoche la tête : "je le savais". Elle demande une preuve, il lui montre sa carte d'identité. "Alors...tu es vraiment lui !" Il ne comprend pas. "Viens avec moi".
Elle lui fait traverser la salle jusqu'à une petite pièce. Dans l'hôtel entièrement modernisé, elle est la seule inchangée, intact dans son goût de l'entre-deux-guerres. Accroché au mur du fond, il y a un grand tableau, recouvert d'un drap noir.
Elle le soulève.
"Est-ce que tu te reconnais ?"
Julio reste bouche bée. Il y a peut-être cette légère courbe au nez, peut-être le menton est-il un peu trop long. Mais c'est bien lui. Comme s'il se regardait dans un miroir.
"Mais...c'est qui ?"
"Oliviero Castañeda".
Julio rentre chez lui, se coupe les pattes et rase sa moustache.

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