Articles par pays

dimanche 28 octobre 2012

Sakapuss

Dans ma solitude, je me suis prise d'amour pour un chaton famélique, le plus laid de tous ceux qui traînent à la résidence, le poil noir chiné comme une barbe de grand-père, taré et envahissant. Il est insatiable de câlins et me suit partout, un vrai chien dans une peau de chat. Je l'ai baptisé Sakapuss, diminutif Sakaptitpuss ou Cochonou.

Nous avons une relation capricieuse : quand les bruits de porte qui grince qu'il fait au lieu de miauler finissent par me fatiguer, je le mets à la porte et il revient par le balcon ; quand j'ai mis un sac entier de gras de boeuf de côté pour lui, il disparaît pendant une semaine ; je le cherche partout éplorée, je finis par le croire mort ; il réapparaît affamé alors que j'ai jeté le sac de viande. Je le prends dans mes bras, je le cajole, je lui parle : il est mon seul compagnon, il m'a tellement manqué ! Ronronnant, il me grimpe dessus, n'en finit pas de faire des tours sur mes genoux, geint dès que j'arrête de le caresser et m'empêche de travailler. Je l'attrape et le balance dehors... il revient par le balcon... Je crois bien que c'est de ma faute s'il est taré.

Hier, j'ai voulu lui faire découvrir les merveilles de la nature en lui montrant une énorme sauterelle ailée. Il n'en a fait qu'une bouchée.

mercredi 24 octobre 2012

Une personne à connaître

Cela fait bientôt un mois que je vis à Oualidia. Le village est si petit que les noms ne sont pas nécessaires : il suffit de désigner les gens par "Brahim qui travaille à la Sultana", "Jalal qui aime Barry white", "Hamid aux lunettes oranges" et tout le monde verra de qui vous parlez.

"Mustafa qui vit dans la grotte" est le plus connu. Il ne vit pas vraiment dans la grotte : il y passe ses journées à pêcher et à offrir le thé aux touristes dans son antre décorée de tapis élimés. Par leur bakchich, les touristes lui fournissent en un après-midi assez pour bien vivre un mois. Il a trois enfants en bas âge, et une grande fille égarée dans les prisons de France, fruit d'une aventure avec une touriste. Il va nu pied lorsqu'il ne roule sur une de ces mobylettes décarcassées, laissée pour morte chez un garagiste d'Occident et qui vit ici encore vingt pétaradantes années de rafistolage aux bouts de ficelle. Où que je le croise, il trouve toujours le moyen de dégotter un plateau, quelques verres et une théière pleine d'un thé à la menthe brûlant. Il n'a plus beaucoup de dents, mais il parle volontiers, avec un appétit de vivre mêlé à un sens critique aiguisé.

Il a promis de me présenter l'écrivain du village et de m'apporter un poulpe quand il en trouvera un. Il est aussi guérisseur, fait des massages aux pierres réchauffées sur son butagaz. Bref il fait tout, sait tout : Mustafa des grottes est le VIP de Oualidia, et c'est mon ami. Il faut dire que mon amoureux lui a donné, lors de son passage, un sacré bakchich.

mardi 23 octobre 2012

Poignard festif

C'est bientôt l'Aïd et le "patelin" de Oualidia, comme ses habitants le qualifient, est en effervescence. De vénérables moutons attendent en troupeau, au coin des rues, d'être vendus à un père de famille sacrificateur. Ils coûtent 2 ou 3000 dirhams : on s'endette toute l'année pour l'acheter, et il fournira bien des méchoui pour six mois. Brahim, grâce à son salaire de serveur dans un hôtel chic, a acheté la catégorie au-dessus : une vache. Il a soit une très grande famille, soit un très grand congélateur, observe mon amoureux qui est venu me rendre visite.

C'est bombance pour les mouches et les chats : le boucher a sorti ses viandes et la rue est décorée des carcasses qui pendent aux crocs, piquées de bouquets de persil. Les clients coupent le morceau de leur choix sur un coin du comptoir. En revanche, pour moi c'est carême : plus de viande aux restaurants - et for that matter plus de poissons non plus, car depuis deux jours la mer est démontée et aucun pêcheur ne s'y risque.

On a sorti la meule sur le trottoir, et le cri des poignards et des haches qu'on aiguise couvre le bruit des voitures. La télévision passe des scènes de bêtes qu'on égorge et de flots de sang qui repeignent les trottoirs.

Vendredi, Oualidia sera rouge.

mercredi 17 octobre 2012

Humilité

Après trois semaines de ciel invariable, les nuages sont tombés sur la lagune. La mer agitée s'entend de loin : elle monte, redessinant la géographie de la plage aux pêcheurs. Brume au sol, éclats de bleu et de lumière au loin. La plage est déserte. Les silhouettes deviennent spectre. Demain il pleuvra : majesté de la nature qui se prépare à éclater.

Tombée du haut du village, la voix du muezzin perce l'air ouaté. Une voiture s'arrête, un vieil homme en djellaba monte sur le trottoir. Il enlève ses chaussures ; et pieds, mains et front sur le pavement sablonneux, se met à prier. Je ne connais rien de plus doux que la prière murmurée de ce vieillard, tête baissée sous son bonnet blanc.

jeudi 11 octobre 2012

Jours heureux


En descendant sur la plage aux bateaux je me dis : chez les pêcheurs, la vie ne change pas. Toujours ces silhouettes noires des chaloupes face à la mer amenuisée de rochers. Et ces vagues au rythme sempiternel. Les hommes qui sur les épaules portent le poids de leur embarcation, mise à la mer, remontée sur la terre.

Je m'installe au "restaurant" - trois parasols, des chaises en plastique qui s'enfoncent dans le sable, à côté d'un barbecue de fortune où les pêcheurs vous vendent et font cuire leur pêche du jour. Rouget, soles, crabe, sardines, loups, araignées de mer. Et le pêcheur me dit :
- ça fait loooongtemps que vous n'êtes pas venue !
- Trois, quatre jours seulement, lui fais-je observer.
- Ah ! Mais pour nous les jours se ressemblent tous, c'est la même routine...

Seuls les autres convives changent. Il y a une semaine c'était encore des touristes. Maintenant ce sont des familles : deux ou trois femmes voilées, et un homme. Les femmes sont mères, sœurs, tantes. Les hommes sont hommes. Mais le voile ici n'a rien à voir avec celui de Syrie. C'est autant une coquetterie qu'une pudeur. Les femmes de Oualidia se baignent tout habillées, mais donnent à leur compagnon des conseils pour son entretien d'embauche. Elles vous regardent avec une ironie gentille. Les syriennes semblaient vous demander pardon d'exister.


Pour moi non plus la vie ne change pas : j'écris trois heures le matin, deux heures le soir, et mon livre avance à un rythme de croisière. À déjeuner je sors et vais manger un tajine en haut au village, ou une araignée de mer en bas chez les pêcheurs, ou une omelette au bar de la résidence. Je rêvasse un peu, je fais mon heure de piscine - quatre brasses, quatre crawl, quatre dos crawlés - puis je rentre tirer ma chaise jusqu'à ma table. Le soleil se couche face à moi à 18h30. Alors je me prépare une salade et je regarde un film tiré au hasard dans la pile que j'ai apportée.

Hier, c'était Le Monde du silence. Ça correspond assez bien à ma réalité.

Et je dois ajouter, bien que ce blog ne soit pas conçu pour les confidences (mais comme personne ne le lit, j'en fais ce que je veux !), que je n'ai jamais été aussi pleinement heureuse, épanouie et confiante de mes vingt-six ans de vie.

Inch'Allah, macha'Allah, ça durera.

vendredi 5 octobre 2012

Les vivants et les mollusques

Les fruits de la mer, c'est bon, mais on s'en dégoute étonnamment vite. Les huîtres qu'on tue par quelques gouttes de citron, c'est un délice ; les oursins qu'on défonce aux ciseaux pour recueillir leurs œufs, c'est à se damner. Mais quand les couteaux, ces mollusques jaunes et visqueux coincés entre deux lamelles de coquillage, résistent au citron, à la lame et, après l'huile bouillante, vous font encore des bruits de bouche, des "blurps" visqueux et des bavements de langue dans la casserole, vous mettez tout à la poubelle ; mettez la poubelle, avec son odeur de marée basse, bien loin de vous à la décharge ; et allez vous acheter un chawarma bien mort avec portion extra de frites.

lundi 1 octobre 2012

Un autre quotidien

La coriandre, qui n'a jamais le même goût d'un pays à l'autre, a ici une saveur grasse et une odeur capiteuse de femme. La menthe, achetée en bottes énormes d'interminables tiges, se fourre jusqu'à ras-bord dans la théière en fer blanc. Une cuillerée de thé vert en-dessous, un "lingot" de sucre au-dessus, de l'eau frémissante : le thé à la menthe, bonbon liquide, accompagne la journée. Sur l'étal terreux du primeur, les pommes sont cabossées, les carottes tordues, les pommes de terre germées ; quand on y croque, on se reproche d'avoir laissé Paris nous faire oublier combien ces choses-là ont du goût.

Comme au Brésil, il faut tout nettoyer, fermer, protéger : les fourmis, pour un petit raisin tombé par terre, ont vite fait d'en faire le nouveau rond-point de leurs files indiennes.

Le vent du matin apporte jusque sur la terrasse l'odeur de la marée. Au loin, sur le banc de sable qui émerge de la lagune, une silhouette de pêcheur dérange les oiseaux, à la recherche des palourdes que si on veut, on ira lui acheter tout à l'heure.



Arrivée à Oualidia

Partir provoque toujours, à des degrés divers, le vertige. On s'étonne d'être parvenu à s'arracher au quotidien, à la famille, aux amis, à l'amour pour prendre cet avion qui, en quelques heures, nous dépose loin de tout - et il n'y a plus de retour possible avant de longues semaines. On regarde autour de soi et rien n'est familier. On se demande ce qu'on fait là, on ne sait plus trop pourquoi on est parti, on est encore un peu incrédule. Et la solitude tant désirée nous attrape à la gorge. C'est la vie sans filet, sans l'homme auprès duquel on aime s'endormir, sans les repères qui gardent du danger, sans les habitudes qui rendent les jours coulants.

Et puis la vie va se construire, ici comme ailleurs ; on va s'attacher ; les repères, et les habitudes, vont être pris. Quand il faudra rentrer, nos rêves seront longtemps hantés par cet embryon de vie germé ailleurs. On se demandera pourquoi on est rentré. On se jurera de repartir.