Articles par pays

mercredi 19 août 2015

Prendre racine

Avec les années, les grands voyages s'éloignent. J'ai commencé à avoir peur à l'idée de partir seule dans un pays inconnu ; peur une fois que j'y suis. Quand j'avais 20 ans, je n'avais pas peur.

J'ai commencé à me méfier de moi, aussi : partir et fuir, c'est peut-être la même chose, maintenant qu'à Paris mon quotidien est un bras de fer pour m'imposer dans mon métier, me forcer à croire en moi. Le voyage donne à votre vie un sens et une beauté sans que vous n'ayez rien à faire d'autre que de vous payer un billet d'avion. Il vous donne un prestige facile aux yeux des autres. Etre libre vient tout seul quand on se détache des contingences et de la communauté.

... ne plus bouger ? N'empêche, je rêve du Montenegro, de l'Iran et de la Mongolie, en me demandant si j'ai encore les tripes. 

mardi 20 novembre 2012

Œillères

J'ai beau écrire chaque jour, les courtes perspectives de mon quotidien depuis deux mois bornent ma pensée : je suis devenue la preuve vivante que la vie isolée réduit le cerveau comme un raisin sec. Je m'en suis rendu compte ce weekend lorsque, retrouvant mon amoureux à Marrakech, j'ai passé la moitié de notre dîner de retrouvailles à lui décrire les incroyables faits et gestes de Sakapuss, et l'autre à m'épancher sur la catastrophe insurmontable qu'est la fermeture du restaurant en bas de ma rue.

Le séjour touche à sa fin et c'est un soulagement. Je suis lassée d'être la seule femme dans un monde d'hommes. Mon courage s'est usé aux regards incessants.
Je suis montée au village aujourd'hui, les yeux baissés pour adoucir l'épreuve. Que les femmes portent le voile m'est indifférent ; mais que pas une seule ne s'autorise, comme tous ces hommes oisifs qui m'environnent, à prendre le thé à la terrasse d'un café, ou à se restaurer entre deux courses d'un œuf aux épices sur une table de comptoir, c'est ce que je ne peux pas comprendre. Où sont-elles ? Qui sont-elles ? Ici comme en Syrie, je n'ai pu en approcher une seule. Que c'est étrange d'être une femme, dans des rues où seuls les hommes existent.


samedi 10 novembre 2012

Couscous sansass


Une fois n'est pas coutume, je vais parler gastronomie.

Brahim, le serveur de la Sultana, a la plus délicieuse manière de me demander pardon depuis que, il y a trois semaines, il m'a branchée avec un chauffeur peu fiable pour aller à Casablanca : il m'apporte régulièrement des brochettes, des tajines et, aujourd'hui, un couscous assez grand pour contenter quinze convives. J'ai dû faire plusieurs pauses pour le porter dans les escaliers qui mènent à chez moi.

J'ai pris l'habitude de ne prendre que deux repas par jour et à l'heure du déjeuner, je n'ai pas faim. En revanche, les chats sont alléchés : à peine le plat posé sur la table de la terrasse et je découvre, tout autour de moi, perchés sur les murs, cinq paires d'yeux qui me fixent tandis que, seul admis dans mon patio, Sakapuss s'époumone d'impatience. C'est le genre de situations où je le mets à la porte.

Je pique une fourchette dans le plat... et vais me chercher une assiette et des couverts.
Je n'ai jamais mangé de couscous aussi bon. La viande de bœuf est tendre, grasse, comme cuite au pot-au-feu ; la chair des légumes fond sur la langue tandis que la peau est croquante ; surtout, la semoule est extraordinairement moelleuse, beurrée, parfumée par la patate douce. J'en ronronne de plaisir. C'est donc ça, le goût du vrai couscous !
- Ah, Sakapuss ! dis-je au chat qui, comme toujours quand je le met à la porte, est revenu par le balcon. Rien que pour goûter ça, ça vaut la peine d'être humain.

Dommage que je n'aie personne avec qui le partager...

lundi 5 novembre 2012

Solitudine

Cela fait six mois que je voyage. Mes yeux se sont habitués aux horizons vastes, mes oreilles à percevoir les échos du lointain et le temps semble chaque jour s'allonger davantage.

La vie à Oualidia est calme, faite de peu de divertissements et de beaucoup de songes. Je ne regarde plus ma montre : c'est le soleil qui me dit mon programme. Je sais quel mois nous sommes mais j'ignore quel jour, et c'est lorsque je vais parler à mes amis sur Facebook que je me rends compte qu'il existe encore des lundi et des dimanche.

La solitude aussi est devenue une habitude. Une manière d'être à soi-même nourriture et compagnon. C'est une impression étrange, quand on vit dans un village où on ne connaît personne, de se dire que la maison si familière est familière pour soi seule. C'est encore plus étrange, puisque je vis dans une résidence de maisons de vacances, de se dire que ce qui pour moi existe tous les jours depuis un mois, les allées de fleurs, les multiples chats à qui j'ai donné des noms, les hirondelles qui au crépuscule se rafraîchissent dans la piscine et le roulement lointain de la mer, sont pour les autres un événement d'une semaine.

Moi seule connaît ma réalité. C'est une forme de solitude dont je n'avais encore jamais fait l'expérience.

dimanche 28 octobre 2012

Sakapuss

Dans ma solitude, je me suis prise d'amour pour un chaton famélique, le plus laid de tous ceux qui traînent à la résidence, le poil noir chiné comme une barbe de grand-père, taré et envahissant. Il est insatiable de câlins et me suit partout, un vrai chien dans une peau de chat. Je l'ai baptisé Sakapuss, diminutif Sakaptitpuss ou Cochonou.

Nous avons une relation capricieuse : quand les bruits de porte qui grince qu'il fait au lieu de miauler finissent par me fatiguer, je le mets à la porte et il revient par le balcon ; quand j'ai mis un sac entier de gras de boeuf de côté pour lui, il disparaît pendant une semaine ; je le cherche partout éplorée, je finis par le croire mort ; il réapparaît affamé alors que j'ai jeté le sac de viande. Je le prends dans mes bras, je le cajole, je lui parle : il est mon seul compagnon, il m'a tellement manqué ! Ronronnant, il me grimpe dessus, n'en finit pas de faire des tours sur mes genoux, geint dès que j'arrête de le caresser et m'empêche de travailler. Je l'attrape et le balance dehors... il revient par le balcon... Je crois bien que c'est de ma faute s'il est taré.

Hier, j'ai voulu lui faire découvrir les merveilles de la nature en lui montrant une énorme sauterelle ailée. Il n'en a fait qu'une bouchée.

mercredi 24 octobre 2012

Une personne à connaître

Cela fait bientôt un mois que je vis à Oualidia. Le village est si petit que les noms ne sont pas nécessaires : il suffit de désigner les gens par "Brahim qui travaille à la Sultana", "Jalal qui aime Barry white", "Hamid aux lunettes oranges" et tout le monde verra de qui vous parlez.

"Mustafa qui vit dans la grotte" est le plus connu. Il ne vit pas vraiment dans la grotte : il y passe ses journées à pêcher et à offrir le thé aux touristes dans son antre décorée de tapis élimés. Par leur bakchich, les touristes lui fournissent en un après-midi assez pour bien vivre un mois. Il a trois enfants en bas âge, et une grande fille égarée dans les prisons de France, fruit d'une aventure avec une touriste. Il va nu pied lorsqu'il ne roule sur une de ces mobylettes décarcassées, laissée pour morte chez un garagiste d'Occident et qui vit ici encore vingt pétaradantes années de rafistolage aux bouts de ficelle. Où que je le croise, il trouve toujours le moyen de dégotter un plateau, quelques verres et une théière pleine d'un thé à la menthe brûlant. Il n'a plus beaucoup de dents, mais il parle volontiers, avec un appétit de vivre mêlé à un sens critique aiguisé.

Il a promis de me présenter l'écrivain du village et de m'apporter un poulpe quand il en trouvera un. Il est aussi guérisseur, fait des massages aux pierres réchauffées sur son butagaz. Bref il fait tout, sait tout : Mustafa des grottes est le VIP de Oualidia, et c'est mon ami. Il faut dire que mon amoureux lui a donné, lors de son passage, un sacré bakchich.

mardi 23 octobre 2012

Poignard festif

C'est bientôt l'Aïd et le "patelin" de Oualidia, comme ses habitants le qualifient, est en effervescence. De vénérables moutons attendent en troupeau, au coin des rues, d'être vendus à un père de famille sacrificateur. Ils coûtent 2 ou 3000 dirhams : on s'endette toute l'année pour l'acheter, et il fournira bien des méchoui pour six mois. Brahim, grâce à son salaire de serveur dans un hôtel chic, a acheté la catégorie au-dessus : une vache. Il a soit une très grande famille, soit un très grand congélateur, observe mon amoureux qui est venu me rendre visite.

C'est bombance pour les mouches et les chats : le boucher a sorti ses viandes et la rue est décorée des carcasses qui pendent aux crocs, piquées de bouquets de persil. Les clients coupent le morceau de leur choix sur un coin du comptoir. En revanche, pour moi c'est carême : plus de viande aux restaurants - et for that matter plus de poissons non plus, car depuis deux jours la mer est démontée et aucun pêcheur ne s'y risque.

On a sorti la meule sur le trottoir, et le cri des poignards et des haches qu'on aiguise couvre le bruit des voitures. La télévision passe des scènes de bêtes qu'on égorge et de flots de sang qui repeignent les trottoirs.

Vendredi, Oualidia sera rouge.