Me voilà depuis deux semaines bientôt à St Petersbourg, St Pete pour les intimes. Ville monumentale, irréelle - tout est énorme, tout nous domine et nous écrase. Petite fourmis, j'apprends à me retrouver dans cette demeure de surhomme : je prends le métro (escalators dont on ne voit pas la fin, voûtes majestueuses, sièges défoncés, photographie interdite, 8 roubles), j'ai adopté la marchroudka (taxi collectif à itinéraire prédéfini, petite camionette rafistolée au scotch, on y entre sans bonjour et on en sort sans merci, criant juste au chauffeur de nous déposer à tel endroit, 10 à 14 roubles), je boude le bus (défoncé lui aussi, avec une dame poinçonneuse toujours très chic, 7 a 10 roubles), et prends parfois le taxi (on tend le bras au bord du trottoir et s'arrête qui veut - badauds à la recherche de monnaie pour finir le mois -, on négocie le prix, 100 roubles, 200 pour les touristes). J'utilise mes pattes aussi, je marche pendant des heures, d'une île à l'autre, d'un pont à l'autre (il y a tellement de canaux le long de la Nieva qu'on dirait Venise).
Le matin, je vais en cours à l'université, Nabieriejnaia Lientenanta Shmita, dom 11, au bord de la Nieva. De l'autre côté un peu plus haut je vois la façade vert d'eau de l'Ermitage, mais il ne faut pas s'y laisser prendre : ici les perspectives sont tronquées, ce qui semble proche nécessite une demi-heure de marche.
A 12h40, je déjeune à la cafet de l'université, ou dans la rue j'achète, aux vendeurs ambulants qui se pressent en rangs serrés, un pirajok, un blin, un khot-dog ou un chaverma, et puis en dessert une marojenoe. Ensuite, soit je vais faire un peu de tourisme, soit je vais à la Nievski Prospekt, le boulevard principal de St Pete, où on trouve tout, et qu'on met une heure et demie à parcourir en entier.
Le soir, je vais souvent à la Datcha, un bar familial et cosmopolite, baby foot gratuit, et des canapés très confortables pour dormir. Comme le metro s'arrête à 1h du mat', que les ponts se lèvent à peu près en même temps pour se refermer vers 3 - 4 h (ici, on dit que lorsqu'une femme veut passer la nuit chez son amant, elle dit à son mari qu'elle est coincée par l'ouverture des ponts), et que de toute façon notre obchejitie (la résidence universitaire où j'habite) ferme ses portes à 1h, si nous ne partons pas à minuit 30 dernier carat, nous sommes condamnés à passer la nuit à la Datcha, et à ne retrouver notre lit qu'à 6 h.
Je vis dans un quartier aussi laid que le centre de St P est beau. Des HLM, des barres, des barres à perte de vue, et on en construit toujours plus. Côté positif, c'est au bord de la mer, ou devrais-je dire du Golfe de Finlande. La mer est belle comme partout, il faut simplement regarder bien loin, au-delà de la plage de cailloux où s'amassent canettes, frigos, casseroles et carcasses de voitures. Il ne faut pas non plus espérer trouver un message dans une des innombrables bouteilles de bière que les vaguelettes crassement moutonnées déposent le long de la berge. C'est d'ailleurs une règle à st pete que de regarder au loin plutôt que les détails proches, les tags, les trottoirs défoncés (même dans les beaux quartiers), les déchets partout, les alcooliques et les mendiants de 6 ans à peine.
Mon obchejitie se compose de trois corpus, deux alignés et un troisième en aile entre les deux, de 22 étages chacun. Y vivent étudiants russes et étrangers, en majorité pour ces derniers des asiatiques (mon étage, par exemple, est un fief de japonais). De ma fenêtre, je vois des barres bien sûr, et entre autres l'immense HLM de béton où j'ai habité pendant ma première semaine ici, dans une famille russe on ne peut moins accueillante.
Je vis dans le Corpus 1, là où il y a des travaux 7j sur 7, 24h sur 24. La journée ce sont les gitans qui travaillent, les caucasiens, la nuit et le week-end ce sont les immigrés sans papiers. Il y a trois ascenseurs. L'un est indiqué comme ne marchant pas, l'autre ne marche pas mais ce n'est pas indiqué, et le troisième marche mais est réquisitionné pour les travaux. On peut se faufiler entre les sacs de ciment pour monter, mais pour descendre, on y va par les escaliers. J'habite au 17e étage, chambre 1703, au fond du couloir.
Mon étage a la particularité d'héberger un piano, un vieux piano abandonné. Personne ne sait qui l'a amené là, et personne ne l'enlève non plus. La femme de ménage le protège comme son enfant et s'octroie le droit de décider qui peut y jouer, quand et quoi. Il est contre le mur de l'autre côté du couloir, on se met à genoux devant lui pour jouer (il n'y a pas la place pour une chaise). Sa marque : krasnii octiabr (octobre rouge), son lieu de fabrique : Leningrad. Il n'a pas été accordé depuis longtemps et émet des notes un peu dures, mais on ne pinaille pas quand on a une chance pareille.
Mon étage a la particularité d'héberger un piano, un vieux piano abandonné. Personne ne sait qui l'a amené là, et personne ne l'enlève non plus. La femme de ménage le protège comme son enfant et s'octroie le droit de décider qui peut y jouer, quand et quoi. Il est contre le mur de l'autre côté du couloir, on se met à genoux devant lui pour jouer (il n'y a pas la place pour une chaise). Sa marque : krasnii octiabr (octobre rouge), son lieu de fabrique : Leningrad. Il n'a pas été accordé depuis longtemps et émet des notes un peu dures, mais on ne pinaille pas quand on a une chance pareille.
La kvartira numéro 1703 comporte un coin cuisine infesté par les mouches le jour et par les cafards (grands, les cafards : 3 cm minimum) la nuit, un frigo qui fuit, des toilettes, une salle de bain dont le sol sous l'évier s'ouvre sur l'étage d'en dessous, et deux chambres ayant chacune leur clé particulière. Dans la première, celle de gauche, deux lits, et une étudiante russe, Liouda, 25 ans. Dans l'autre, 3 lits, et trois étudiantes, Katia, 23 ans, étudiante sibérienne, Mélodie, étudiante normande, 22 ans, et moi, 18. Nous avons chacune un bureau, une étagère, une table de nuit et une armoire, et en commun un sol très très sale et des rideaux à la mauvaise taille qui laissent passer la lumière. Mélodie est à St Pete depuis un an et elle parle parfaitement russe, avec seulement un accent à couper au couteau. Elle part a la fin de la semaine.
Dans le corpus 2 habite l'australien William, mon camarade à la spet'fac, à St Pete depuis 6 mois. Il vit seul dans la chambre à deux lits ; dans la celle à trois lits, il y a un couple de jeunes mariés, tous deux en thèse, lui philosophe elle je ne sais plus, 26 ans environs, et une fille en pension à la campagne. Lui a été gardien du corpus, il a ainsi obtenu une place permanente à l'obchejitie ; sa femme est là illégalement, et si l'administration le décide, elle peut donner une place dans cette chambre à des étudiants, qui vivent là deux semaines ou un an, et avec qui le couple est obligé de cohabiter.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire