Articles par pays

mardi 20 novembre 2012

Œillères

J'ai beau écrire chaque jour, les courtes perspectives de mon quotidien depuis deux mois bornent ma pensée : je suis devenue la preuve vivante que la vie isolée réduit le cerveau comme un raisin sec. Je m'en suis rendu compte ce weekend lorsque, retrouvant mon amoureux à Marrakech, j'ai passé la moitié de notre dîner de retrouvailles à lui décrire les incroyables faits et gestes de Sakapuss, et l'autre à m'épancher sur la catastrophe insurmontable qu'est la fermeture du restaurant en bas de ma rue.

Le séjour touche à sa fin et c'est un soulagement. Je suis lassée d'être la seule femme dans un monde d'hommes. Mon courage s'est usé aux regards incessants.
Je suis montée au village aujourd'hui, les yeux baissés pour adoucir l'épreuve. Que les femmes portent le voile m'est indifférent ; mais que pas une seule ne s'autorise, comme tous ces hommes oisifs qui m'environnent, à prendre le thé à la terrasse d'un café, ou à se restaurer entre deux courses d'un œuf aux épices sur une table de comptoir, c'est ce que je ne peux pas comprendre. Où sont-elles ? Qui sont-elles ? Ici comme en Syrie, je n'ai pu en approcher une seule. Que c'est étrange d'être une femme, dans des rues où seuls les hommes existent.


samedi 10 novembre 2012

Couscous sansass


Une fois n'est pas coutume, je vais parler gastronomie.

Brahim, le serveur de la Sultana, a la plus délicieuse manière de me demander pardon depuis que, il y a trois semaines, il m'a branchée avec un chauffeur peu fiable pour aller à Casablanca : il m'apporte régulièrement des brochettes, des tajines et, aujourd'hui, un couscous assez grand pour contenter quinze convives. J'ai dû faire plusieurs pauses pour le porter dans les escaliers qui mènent à chez moi.

J'ai pris l'habitude de ne prendre que deux repas par jour et à l'heure du déjeuner, je n'ai pas faim. En revanche, les chats sont alléchés : à peine le plat posé sur la table de la terrasse et je découvre, tout autour de moi, perchés sur les murs, cinq paires d'yeux qui me fixent tandis que, seul admis dans mon patio, Sakapuss s'époumone d'impatience. C'est le genre de situations où je le mets à la porte.

Je pique une fourchette dans le plat... et vais me chercher une assiette et des couverts.
Je n'ai jamais mangé de couscous aussi bon. La viande de bœuf est tendre, grasse, comme cuite au pot-au-feu ; la chair des légumes fond sur la langue tandis que la peau est croquante ; surtout, la semoule est extraordinairement moelleuse, beurrée, parfumée par la patate douce. J'en ronronne de plaisir. C'est donc ça, le goût du vrai couscous !
- Ah, Sakapuss ! dis-je au chat qui, comme toujours quand je le met à la porte, est revenu par le balcon. Rien que pour goûter ça, ça vaut la peine d'être humain.

Dommage que je n'aie personne avec qui le partager...

lundi 5 novembre 2012

Solitudine

Cela fait six mois que je voyage. Mes yeux se sont habitués aux horizons vastes, mes oreilles à percevoir les échos du lointain et le temps semble chaque jour s'allonger davantage.

La vie à Oualidia est calme, faite de peu de divertissements et de beaucoup de songes. Je ne regarde plus ma montre : c'est le soleil qui me dit mon programme. Je sais quel mois nous sommes mais j'ignore quel jour, et c'est lorsque je vais parler à mes amis sur Facebook que je me rends compte qu'il existe encore des lundi et des dimanche.

La solitude aussi est devenue une habitude. Une manière d'être à soi-même nourriture et compagnon. C'est une impression étrange, quand on vit dans un village où on ne connaît personne, de se dire que la maison si familière est familière pour soi seule. C'est encore plus étrange, puisque je vis dans une résidence de maisons de vacances, de se dire que ce qui pour moi existe tous les jours depuis un mois, les allées de fleurs, les multiples chats à qui j'ai donné des noms, les hirondelles qui au crépuscule se rafraîchissent dans la piscine et le roulement lointain de la mer, sont pour les autres un événement d'une semaine.

Moi seule connaît ma réalité. C'est une forme de solitude dont je n'avais encore jamais fait l'expérience.